Des chats et des hommes

Vous êtes chats, ou pas? Peu importe. Le Chat proverbial convaincra même les plus récalcitrants, les moins enclins à se laisser séduire par la race féline.

Habile, très habile, l'auteur de cette série d'histoires où les chats servent de catalyseurs, de révélateurs. Hans-Jürgen Greif, vous connaissez? Voici un écrivain qui, pour le moins, sait comment retomber sur ses pattes.

Son livre précédent, un roman intitulé Le Jugement, nous plongeait dans l'univers de la peinture, à l'époque de la Renaissance. Il y a quelques années, c'est à l'art lyrique que Hans-Jürgen Greif rendait hommage dans Orfeo, Prix littéraire du Salon international du livre de Québec.

L'art de surprendre. Ou comment, de livre en livre, explorer de nouvelles voies. Avec finesse, élégance, intelligence. Ce pourrait être ça, la marque, la signature Hans-Jürgen Greif.

Ce qui est sûr, c'est que cet érudit polyglotte, né en Allemagne et établi à Québec depuis près de 40 ans, est un conteur hors pair. Souci du petit détail, entrecroisement de récits, sauts dans le temps, apartés éclairants.

Autre particularité: cette façon de titiller le lecteur tout en retardant le moment-clé du dénouement. Et puis, ce n'est pas parce que le sujet de départ est circonscrit qu'on demeure en vase clos. Au contraire.

Des histoires de chats. Le Chat proverbial pourrait n'être que ça. Mais tout l'intérêt du livre réside dans le regard que pose l'auteur sur la coexistence entre ces bêtes et nous, depuis la nuit des temps.

C'est la nature de cette relation, déclinée de toutes les façons, qui donne du corps au texte. Et ce sont les comportements humains qui, par effets de miroir, sont passés au peigne fin.

L'originalité de l'ouvrage tient aussi au fait que chacune des onze histoires s'ouvre sur un proverbe. Un proverbe venant de l'Inde, du Sénégal, de l'Irlande ou d'ailleurs... lancé comme une énigme que le récit viendra résoudre.

«Il est superflu d'afficher sa valeur.» C'est le proverbe, d'origine japonaise, qui chapeaute la première histoire du recueil. L'action se passe en Italie. À Naples, pour commencer. Dans un cimetière.

Ce pourrait être sur le mode du «Il était une fois». Il était une fois... une veuve. Une jeune veuve, pauvre et désoeuvrée. Une Florentine d'origine. À qui de vieilles veuves napolitaines, surnommées «les enragées», avaient confié l'entretien de deux tombes d'hommes illustres.

Étrange début. Étrange contexte, étrange histoire. C'est rocambolesque, en fait. On sait presque tout de suite que la dame va rencontrer sur son chemin un chat, qui va changer sa vie à jamais. Mais on ne sait comment, ni pourquoi.

D'abord, on retourne en arrière. Dans le passé de l'héroïne. On mesure son parcours, on saisit ce qui l'anime. Et on attend de voir ce qui va se passer avec le chat. Un chat errant, tout simplement, qui hante le cimetière. Et que la jeune veuve a pris en affection.

Incroyable mais vrai: le lascar va lui rapporter un trésor. Enfin, pas directement. C'est une souris qui va tout déclencher. Une pauvre petite souris à qui le chat va faire son affaire.

Mais au diable les détails, ce qui importe, c'est que la jeune veuve pauvre et désoeuvrée se retrouvera, du jour au lendemain, riche à craquer. Et pourra refaire sa vie. Comme dans les contes de fées.

Il y a d'autres histoires de chat mêlées à l'argent. Celle d'un chat héritier, entre autres. À qui le propriétaire, un petit fonctionnaire de Québec, a légué deux millions de dollars en mourant.

La famille est la première étonnée: comment, cet homme terne qui ne payait pas de mine, ce minable sans envergure, sans ambition aucune, avait amassé une fortune? Et quoi: il exige dans son testament qu'on prenne soin de son chat, sinon rien, pas un sou ne nous revient?

On passera en revue chaque membre de cette famille tout ce qu'il y a de plus ordinaire. On les verra se débattre avec leurs démons. Et tenter l'impossible pour s'approprier le magot en question.

On suivra surtout les nombreux déplacements du chat millionnaire que tout le monde s'arrache. Et que seul un notaire solitaire saura satisfaire.

Il y a de l'ironie, de la distance, chez Hans-Jürgen Grief. Il y a de l'amusement. À l'en croire, les chats seraient bien souvent plus sensés que les humains dans leur comportement.

Prenez cette dame qui achète un chat pour séduire son homme. Mais qui ne sait comment s'y prendre avec l'animal. Elle s'étonne de ne pas recevoir d'affection, se montre jalouse, devient hystérique quand il sort ses griffes. Tant et si bien que l'amant choisit le chat au détriment de la dame.

Il y a cet autre couple voué au désastre: l'homme, sensible, est profondément ému par la mort d'un vieux chat, tandis que la femme, froide, ne montre aucun attendrissement. Révélateur, comme comportement, non?

Comment voulez-vous que cet homme-là pardonne? «Elle m'avait pris pour un chat dégriffé, ou pour un rêveur qu'elle croyait tenir et dresser à sa guise. Soudain, elle me sembla être l'une de ces femmes pour qui les états d'âme d'un homme sont des irritants à corriger ou à éliminer. Je n'étais même plus certain de l'avoir déjà aimée.»

Les situations dramatiques pullulent. Certaines font rire jaune, comme celle de ce jeune couple parfait, sans enfants, qui adopte un chaton et un chiot afin de constituer une famille... mais doit se rendre à l'évidence: la cohabitation est impossible. Pas celle des animaux, celle de l'homme et de la femme.

Beaucoup de mordant, dans Le Chat proverbial. De la tendresse, un peu, par moments. Mais les instants de pur bonheur, de pur délice, ne sont pas ceux passés entre humains.

Non, la magie opère quand les chats interviennent. Quand, selon leur bon vouloir, ils s'abandonnent à la caresse d'un homme, d'une femme... qui en redemandent.

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Le chat proverbial

Hans-Jurgen Greif

L'Instant même

Québec, 2009, 299 pages