Curieuse époque, sire

Ce «poète du Parlement» est nommé conjointement par les présidents du Sénat et des Communes, sur avis d'un comité formé par le bibliothécaire de l'institution, le commissaire aux langues officielles, le bibliothécaire des archives et le président du Conseil des Arts. Un comité de fonctionnaires parfaits, il va sans dire, à la fine fleur de la belle culture canadienne.

Il paraît que le poète officiel précédent, John Steffler, était vraiment très bien. Avez-vous en tête les vers délicieux de Steffler, chantre de Terre-Neuve et du Labrador? Moi pas. Pauline Michel, par contre, la deuxième poète-fonctionnaire de cette dynastie, était mieux connue ici, peut-être grâce à cette petite renommée de chanteuse qui précédait son incursion dans les vastes champs de sa poésie d'avant-garde. La dame déclinait volontiers, au nom du Parlement, ses poèmes pleins de grâce, suite d'images sans conséquences du genre beaux chevreuils sous le soleil, en un mot une sorte de bouillie pour cancre destinée à des soirées hallucinatoires de gens en souliers vernis. Au moins, rien d'aussi navrant chez Pierre DesRuisseaux.

Spécialiste des traditions populaires, fasciné tant par l'héritage culturel de l'Amérique du Sud que par celui des Amérindiens du Nord, DesRuisseaux m'a toujours fait l'impression d'un être timide à souhait, un trait peut-être accentué plus que de raison par le fait qu'il est bègue. Ce petit homme poli, vêtu sobrement de chemises de coton rugueux, gagnait sa vie depuis un moment comme traducteur, tout en publiant beaucoup de poésie et des lexiques populaires consacrés aux expressions québécoises. Un genre de Léandre Bergeron en plus sérieux, si vous voulez, prototype du campagnard discret mais bien d'aplomb dans une belle assurance de lui-même.

Peut-on imaginer cet homme-là en homme de Cour? Il faut bien, puisque le voilà au service du régime, même si la nouvelle de sa nomination a soulevé son lot de railleries dans la petite confrérie des poètes.

Au Groupe Ville-Marie littérature, où DesRuisseaux a publié certains de ses livres, on trouve l'affaire «un peu loufoque». «J'ai plus tendance à me moquer qu'autre chose», affirme quant à lui Robert Giroux, directeur de Triptyque, une maison d'édition fondée par Pierre DesRuisseaux. «Connaissant la personnalité de Pierre DesRuisseaux, c'est d'ailleurs un peu surprenant.» L'éditeur de Triptyque affirme ne guère savoir à quoi peut bien servir, pour la littérature, un poète chargé de «chanter la gloire du pouvoir».

Officiellement, le poète du Parlement écrit des textes à l'occasion de certains événements et en parraine d'autres, tout en conseillant la bibliothèque parlementaire pour l'acquisition d'ouvrages.

Un poète dans un Parlement où règne Stephen Harper? Comment même penser à la poésie au sein de pareille diplomatie? On s'approche, dans cette affaire, du grotesque absolu.

Comme poète de gala, quelqu'un comme Jean-Paul Daoust eut sans doute mieux convenu aux circonstances. Pantalon de cuir noir, lunettes fumées et poses de grand dandy, Daoust aurait donné tout un style au Parlement avec ses mots sifflants. Sans compter que Daoust a déjà dans ses cartons un poème dédié aux poètes-fonctionnaires. Il l'a lu à la radio de nos impôts, à l'automne 2002. Je vous en cite un extrait, avec sa permission:

C'était une curieuse époque sire

Où revenir en arrière ne faisait pas rire.

On importait une vieille tradition britannique

Instaurée par une monarchie archaïque

[...]

Or il y eut trente-cinq candidatures

Pour ce pernicieux poste-là

Imaginez du poète l'imposture

D'en être rendu si bas!

***

L'affaire est entendue d'ordinaire comme un fait irréfutable par ceux qui ne lisent guère: les livres rendent dangereux.

Dans une curieuse cause de sabotage allégué en France, la police s'est saisie d'une bibliothèque et de témoignages sur les lectures de Julien Coupat, principal inculpé. C'est ce que rapporte le journal Libération. Cet élève «brillant», selon les enquêteurs, est forcément à considérer comme l'âme secrète du groupe, puisqu'«il pouvait oublier de manger ou de dormir pour lire», selon un témoin cité. Dans une note des gendarmes français, on note, en le soulignant par l'emploi de caractères gras, que sa bibliothèque comptait «cinq milles ouvrages». Une grosse bibliothèque pourrait donc expliquer un gros crime?

De cette vaste bibliothèque, la police a retenu en tout cas comme spécialement dangereux 27 livres, dont ceux des gauchistes militants Antonio Negri, Alfredo Bonanno et Michael Baumman. Dans cette liste d'auteurs à craindre, la police française note aussi les livres de Francis Dupuis-Déri, professeur de sciences politiques à l'Université du Québec à Montréal. Pourquoi? On se contente d'observer qu'il est «un auteur abondamment cité lors du contre-sommet de l'OTAN».

En 1970, lors de la Crise d'octobre, la police québécoise avait saisi, on s'en souviendra, des livres sur le cubisme, croyant qu'il y avait là des liens à établir avec les sympathisants de Cuba. Au même moment, afin de retrouver la piste du diplomate britannique James Cross, la police cherchait des pistes d'enquête dans les livres de Winnie The Pooh puisqu'il en était un fervent admirateur.

Bien sûr, ces histoires loufoques ne nous disent jamais ce que les policiers n'ont pas lu au cours de leur formation pour en arriver à produire de tels monuments de bêtises.

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jfnadeau@ledevoir.com

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