Bateau ivre

Loui Mauffette a quelque chose de Pierre Gauvreau, une force brute, mais enveloppée dans une coque de douceur.
Photo: Jacques Grenier Loui Mauffette a quelque chose de Pierre Gauvreau, une force brute, mais enveloppée dans une coque de douceur.

Rien de tel que d'assister à l'inauguration d'un lieu encore en chantier. Ça prouve que les délais sont dépassés, que tout se déroule à l'échelle humaine, avec les ratés du parcours. Bon signe! Signe d'un restant de chaos. On traverse quelques échafaudages, avant d'entrer dans la place, avec l'impression qu'une hôtesse nous offrira des casques de jobbers à l'entrée . Ça fait bric et broc, à l'extérieur du moins. Car dedans, miracle! le hall sent le neuf et brille de propreté.

S'il faut s'appeler Quat'Sous, autant conserver quelque chose d'inachevé, des briques pas posées pour la couleur locale. Les tisserands du Moyen-Orient font pareil avec leurs tapis. Ils gardent des fils mal tirés, histoire de laisser aux djinns des interstices par lesquels s'échapper...

Mais la façade, bien entendu, sera rutilante dans une couple de semaines, pour la vraie de vraie inauguration officielle. Dommage! Ils devraient préserver quelques trous symboliques. Tout beau, le théâtre de l'avenue des Pins, jadis rafistolé par La Ligue du vieux poêle. Les djinns, le fantôme Jacob récupéré de l'ancienne synagogue — un rabbin d'un autre âge sans doute — ne pourront plus s'en évader. Un vieux mur copie celui du bâtiment original afin d'accueillir leurs errances. Faut garder une mémoire du passé, pour y couler le présent. La silhouette de Paul Buissonneau, qui fonda le Quat'Sous il y a quarante ans, rappelle les heures de dèche et de ferveur, la naissance de l'Ostid'show, la fumée de pot et la création échevelée, brûlante, des temps psychédéliques.

Pourtant, elle est encore là, cette ferveur, justement. Car Dans les charbons, de Loui Mauffette, essuie les plâtres du théâtre rajeuni. En cassant la baraque trop neuve. Ça prenait lui...

Loui Mauffette a quelque chose de Pierre Gauvreau, une force brute, mais enveloppée dans une coque de douceur. Sorte de géant débonnaire et enthousiaste. Son père, Guy, avait illuminé nos enfances avec son célèbre Cabaret du soir qui penche, à la radio. C'est sa mort, il y a cinq ans, qui fit basculer le destin de Loui. Depuis le temps qu'il était attaché de presse au TNM, depuis le temps qu'il veillait sur les affres des créateurs, ange tutélaire plus lourd que ses ailes, il s'est envolé à son tour, la lumière au plafond, le trac en fond de cale.

Poésie, sandwichs et autres soirs qui penchent, son premier délire poétique collectif, nous avait éblouis en 2006 par sa fraîcheur, sa grâce, son humour. Sans cesse repris, sans cesse applaudi, ce show-là. Non seulement Loui Mauffette avait-il vécu sa catharsis en s'abandonnant à la création, mais il apportait quelque chose de neuf au Québec. Il nous embrasait, comme son père avant lui, à qui Poésie, sandwichs, etc., rendait hommage.

L'ombre de Guy Mauffette flotte encore sur Dans les charbons, spectacle de poésie carnivore, pourtant dédié à sa mère, femme de l'ombre derrière l'homme de parole.

Un bel espace que cette nouvelle salle. Sur scène, un mur à la fenêtre entrouverte qui déverse parfois un rayon de soleil. Au plancher, une trappe par laquelle le jeune Louis Mauffette (incarné par Antoine L'Écuyer) écoute Le Cabaret du soir qui penche, retrouve le vent d'une époque avant d'être aspiré par elle.

On vogue sur un radeau, celui de la Méduse sans doute. Roulis et tangage. Frénésie délirante.

Est-ce un navire...

«Mais viens, Ô ma frégate, une heure avant ma mort!», lance Jean Genet par la voix de Patrice Coquereau dans un admirable extrait du Condamné à mort.

Ou est-ce un lit?

Loui Mauffette refuse d'abord d'émerger de sa couette, de venir au monde avec son show. «Veux pas y aller!», gémit-il, avant d'enchaîner sur les mots magiques de Gaston Miron: «Je le pense: ce monde a peu de réalité. Je suis fait des trous noirs de l'univers. Parfois quelquefois, en quelque lieu d'un paysage, bouge une splendeur devant soi qui repose là dans sa migration. Et l'amertume d'être un homme se dissipe.»

Sur les planches, les poèmes d'ici et d'ailleurs, toutes époques confondues, participent à une joyeuse kermesse, qui les rend fous de jeunesse. Quatorze interprètes s'éclatent avec les mots, d'Andrée Lachapelle à Émile Proulx-Cloutier. Quand Adèle Reinhardt (la mère, dans un accoutrement d'un kitsch absolu) déclame Enivrez-vous de Baudelaire, l'heure de s'enivrer sonne à chaque seconde. Kathleen Fortin chante Nataq de Richard Desjardins avec une voix venue des origines du monde. C'est la décadence revendiquée, avec des longueurs parfois. Mais une poussée vers l'ailleurs. Pas si différent, en somme, de Poésie, sandwichs..., ce Dans les charbons, mais plus structuré. L'effet de surprise du premier spectacle est passé, la grâce demeure.

C'est la délicieuse Clara Furey, l'âme de l'affaire. Nue ou habillée, au piano ou à la danse. À la lecture ou à la chanson, si libre, si éclatée et bondissante.

Vers la fin, une partie du public est montée sur scène. Peut-être les gens voulaient-ils faire un bed in, dans la foulée de Yoko Ono et de John Lennon. Peut-être que les années fleurs des débuts du Quat'Sous représentaient les vrais fantômes du lieu, par le bruit réveillés. De son bateau ivre, Loui Mauffette nous aura fait avec eux chavirer.

Dehors, la rue et la lune en croissant rattrapent pourtant le spectateur encore titubant. Des échos de poèmes lui montent en tête, puis la nuit les efface. L'ivresse se dissipera bientôt. Pas trop vite...

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otremblay@ledevoir.com

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