Séquestrations: l'épidémie

On ne sait pas trop s'il faut classer la chose sous la rubrique des exceptions françaises ou du folklore, quelque part entre le béret, la baguette et les 400 fromages. Peut-être, au fond, faut-il être né dans l'Hexagone pour comprendre le fin mot de toute cette affaire.

Toujours est-il que les «séquestrations» de patrons se sont multipliées depuis plusieurs semaines. Cela a commencé le 13 mars dernier, lorsque les ouvriers de l'usine Sony de Pontonx-sur-l'Adour, dans les Landes, ont enfermé leur patron pendant 24 heures avec trois de ses collaborateurs. Depuis, cette forme douce de kidnapping s'est répandue comme une véritable traînée de poudre.

Ce n'est pas l'épidémie de la grippe mexicaine, mais pas loin. Des Landes, le virus s'est propagé au Loiret, où les travailleurs de l'usine 3M ont retenu leur directeur pendant 36 heures. Dès lors, plus aucune région ne fut épargnée. S'il fallait adopter la classification de l'OMS, la France serait certainement au niveau 5 de la pandémie. Pas très loin du niveau maximal. Chez Carterpillar, Faurecia, Scapa et Molex, les patrons ont été gentiment pris en otages pendant des heures afin de les forcer à faire certaines concessions. Car en général, les kidnappeurs s'en sortent avec quelques gains. Pas plus tard que cette semaine, des employés d'une petite librairie d'Éragny-sur-Oise ont retenu leur patron pendant 18 heures pour une simple affaire d'ouverture le dimanche.

Le «bossnapping», comme on dit, a pris une telle ampleur que le cabinet-conseil Vae Solis propose une formation anti-séquestration. Dans ce séminaire de six heures, les cadres apprennent comment «négocier sous la contrainte». Les cours sont donnés par deux anciens policiers des brigades de choc normalement chargées des situations d'urgence.

Au-delà du côté folklorique, ces «séquestrations» sont évidemment le signe d'une véritable détresse chez ces travailleurs qui voient leur usine fermer. Mais, les Français ne sont pas les seuls à vivre de tels drames. Ils demeurent pourtant les seuls à réagir en séquestrant leurs patrons. On invoquera le petit penchant français maintes fois démontré pour l'insurrection, et on n'aura pas tort. Mais cela n'explique pas tout. Ces gestes violents trouvent paradoxalement leur cause dans l'extrême faiblesse des syndicats français. La France est le pays européen où les syndicats ont le moins de membres. Le taux de syndicalisation (7 %) y est l'un des plus bas du monde. Il est même légèrement en dessous de celui des États-Unis, patrie du néolibéralisme.

C'est dire le peu de pouvoir de négociation que possèdent ces organisations, surtout dans le secteur privé. En l'absence de formule Rand, comme au Québec, ou d'un rôle dans la fourniture de certains services aux salariés, comme dans le nord de l'Europe, les syndicats ne recrutent que dans la frange des travailleurs les plus militants. Sans véritable pouvoir de négociation, ils doivent trouver d'autres moyens de se faire entendre. D'où leur penchant pour les grandes manifestations collectives qui permettent d'attirer les médias. D'où le recours régulier à la paralysie des transports en commun, qui n'exige qu'une minorité de militants déterminés. Au fond, la radicalité des moyens d'actions des syndicats français est inversement proportionnelle à leur force réelle dans la société. Les séquestrations demeurent une arme de faibles.

L'autre grande raison de ce radicalisme est probablement à chercher dans le discours même des élites politiques. Le seul homme politique français qui ait tenté d'expliquer aux travailleurs que les fermetures d'usines étaient en quelque sorte inévitables est l'ancien premier ministre socialiste Lionel Jospin. «L'État ne peut pas tout faire», avait-il déclaré, au grand dam de certains de ses ministres. Il ne s'agissait pas de baisser les bras devant la nécessité de reclasser les travailleurs licenciés et de créer de nouveaux emplois. Il s'agissait simplement de reconnaître que l'État, à l'exception des services publics, n'aura jamais le pouvoir de maintenir à flot des activités économiques qui ne sont pas rentables. Ce discours de vérité, qui n'est pas pour autant un discours de démission, personne ne le tient en France. Si bien que l'on voit régulièrement resurgir l'idée saugrenue d'une loi qui interdirait les mises à pied. Pourquoi ne pas interdire la pluie!

Étrangement, il n'y a pas que la gauche française qui se défile devant cette responsabilité. L'an dernier, Nicolas Sarkozy était allé à Gandrance, en Lorraine, expliquer aux salariés d'Arcelor Mittal qu'il sauverait leur aciérie. Il n'a pas dit qu'il ferait son possible pour soutenir l'activité économique. Il ne s'est pas engagé à trouver un nouvel emploi à ceux qui perdraient éventuellement le leur. Non, il a bien dit qu'il garderait l'usine ouverte coûte que coûte. Un an plus tard, l'usine est pourtant bel et bien fermée.

Le 5 juillet dernier, le président avait ironisé en affirmant que «désormais, quand il y a une grève, personne ne s'en aperçoit». Il faut croire que les travailleurs ont trouvé d'autres moyens de se faire entendre.

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crioux@ledevoir.com

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