Le Parallèle sur la voie du milieu

Le Cinéma Parallèle est bien vivant. On s'inquiétait pour sa santé, depuis que le navire Ex-Centris, qui a changé de cap, l'a déposé sur son radeau. Mais une conversation cette semaine avec sa directrice générale, Caroline Masse, confirme que l'institution, qui loge à la même enseigne — en attendant la construction d'un nouveau chapiteau sur le site du métro Saint-Laurent (prévu pour 2011) — et qui vient d'être secourue par la SODEC à hauteur de 175 000 $ pour subsister dans l'intervalle, se porte bien.

Dans les circonstances.

Sur un autre front, le cinéma québécois que défend le Parallèle se porte bien lui aussi, comme en témoigne la programmation de trois films québécois à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes: Polytechnique de Denis Villeneuve, Carcasses de Denis Côté et J'ai tué ma mère de Xavier Dolan. Paradoxalement, ces deux derniers titres, d'auteur à petit budget, auront ensuite un accès très limité aux salles locales. Par manque d'écrans dédiés au cinéma d'auteur, justement. Carcasses ira se poser le 29 mai sur celui du Parallèle. Le cinéma Beaubien annonce la sortie de J'ai tué ma mère pour le 5 juin. En dehors de ces espaces privilégiés, auxquels il faut ajouter La Maison du cinéma de Sherbrooke, Le Clap de Québec et ultérieurement les ciné-clubs du Réseau Plus, la diffusion de ces oeuvres s'annonce difficile.

Comme quoi les films québécois qui brillent ailleurs sont souvent ceux qu'on voit le moins ici. Le phénomène n'est pas local. Il se répète à l'échelle de tous les pays producteurs.

Il s'explique en partie par le fossé qui s'est creusé entre les festivals et le goût du public. Avant, les festivals inauguraient le parcours commercial d'un film en lui servant de tremplin. Aujourd'hui, beaucoup d'entre eux — c'est le cas de la Quinzaine, de la Semaine de la critique, de Locarno, de Rotterdam, etc. —, montrent ce que les salles ne montrent pas. Les festivals ne sont plus une étape préliminaire sur le parcours d'un film, mais une fin en soi, une destination pour les happy few. Un réalisateur comme Denis Côté (il le disait lui-même à Tout le monde en parle dimanche dernier) peut passer un an à voyager de festival en festival avec son film sous le bras: pour l'essentiel, sa carrière en salles se résume à cela. Et ce n'est pas rien, qu'on se comprenne bien.

Ce phénomène s'explique également par la surproduction de films, liée à la démocratisation des moyens de production. Au Québec, ils sont une douzaine au moins à occuper le créneau que Jean-Pierre Lefebvre occupait quasiment seul autrefois. Même chose aux États-Unis, où les nouveaux Cassavetes pleuvent et se cherchent des écrans.

Il s'explique enfin par la fragilité et éventuellement la diminution du nombre de salles de cinéma d'art et d'essai comme Ex-Centris. «Il ne faut pas examiner uniquement les conséquences de la fermeture d'Ex-Centris, insiste Caroline Masse. Il faut aussi mesurer les conséquences de l'ouverture d'Ex-Centris, il y a dix ans.»

La programmatrice rappelle en effet qu'il y a 15 ans, les salles commerciales ne montraient pas les films d'Alexandre Sokourov. Elle attribue également à la demande forgée par Ex-Centris l'existence à Montréal d'une copie de Two Lovers, avec sous-titres français, et la diffusion de La Graine et le Mulet sur les chaînes télévisuelles de cinéma à la carte, comme Illico.

Le Cinéma Parallèle va continuer, dans une structure autonome, pour l'instant avec un seul écran, contrairement aux trois qu'il partageait de façon implicite avec Ex-Centris. Un film initialement programmé dans la salle Cassavetes, la plus grande des trois, pouvait éventuellement, en fin d'exploitation, continuer à être projeté, à une ou deux séances par jour, sur l'écran du Parallèle. Dans le jargon du métier, on appelle ce phénomène le «move over». C'est une pratique courante dans les multiplexes, qui fonctionnent comme des escaliers. La primeur prend l'affiche dans les plus grandes salles, et descend l'escalier jusque dans les plus petites. Plus le cinéma est grand, plus l'escalier est long.

Le Cinéma Beaubien vient pour sa part d'ouvrir deux petites salles supplémentaires pour pouvoir prolonger la durée d'exploitation de ses films, sachant qu'aucun autre cinéma ne peut les reprendre une fois qu'ils ont quitté l'établissement.

«Avec une seule salle, tu dois programmer comme si tu avais l'oreille absolue», explique Caroline Masse, qui doit en effet mesurer à l'avance l'accueil d'un film, le garder à l'affiche juste assez longtemps, le remplacer au bon moment. Le Cinéma Parallèle aura son escalier. Dans deux ans, ou un peu plus, lorsque le projet aura vu le jour dans le quartier des spectacles, cinq nouvelles salles le composeront. «Parce que les coûts d'opération de salles sont très élevés, personne aujourd'hui ne pense à construire un cinéma qui en comporte moins d'un certain nombre.»

D'ici là, Caroline Masse supervisera avec la présidente, Pascale Hébert, l'évolution du projet, depuis les consultations publiques jusqu'à l'allumage du premier projecteur. On a aussi hâte qu'elles.

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Collaborateur du Devoir

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