Érotique d'un joli mai ou l'éternité à l'arraché

«L'érotisme est l'une des bases de la connaissance de soi, aussi indispensable que la poésie.» - Anaïs Nin

«Il me paraît certain que l'aboutissement normal de l'érotisme est l'assassinat.» - Julien Green

«Le sexe est la racine, l'érotisme est la tige et l'amour est la fleur. Et le fruit? Les fruits de l'amour sont intangibles.» - Octavio Paz

Une grande et belle femme, plus rien d'une enfant. Elle m'a déjà demandé ce qu'était l'amour et voilà maintenant qu'elle veut une définition de l'érotisme. Comme si je savais. On le devine davantage qu'on l'explique. On le hume bien plus qu'on le cueille, comme du muguet dans le sous-bois. L'érotisme, c'est une explosion retenue, une promesse de printemps, parfois tenue, parfois non. C'est l'amour mené de main de maître entre deux dieux (et même plus) désencombrés de leur finitude mortelle. C'est un cheminement lent, une escalade vers «les cimes de la volupté» pour faire cliché, une exploration des géographies intimes, des territoires vierges de l'abandon, des monts de Vénus jusqu'aux terres de Baffin, de la psyché dans tous ses recoins honteux ou odorants. L'odeur vespérale de celle sur les doigts de celui, jusqu'aux matines. La carne dans l'incarné.

Porno des uns, érotisme des autres, pour reprendre Breton? Porno de classe? Bof. Aussi bien revoir Bilitis si ce sont les nymphettes qui te branchent. Ou la série Rome si ce sont les cerbères aux corps huilés, gardiens des portes de l'enfer. Et quel enfer... le paradis toutes les nuits.

De façon plus anodine, l'érotisme est une façon de prendre le volant et d'embrayer sans faire tourner le moteur en descendant la rue, c'est un regard qui te vrille jusqu'aux talons, une perversité délicate, une patience infinie. C'est le festival des sens et le festival du sens. C'est.

L'érotisme, comme pour les fraises de saison, tu le reconnais quand tu le vois. Et on ne le voit pas souvent parce qu'il prend du temps, s'accommode mal des horaires. Rien de plus déplacé qu'une montre dans le lit de l'Éros. J'ai connu très peu d'hommes franchement érotiques dans ma vie. Et ils n'étaient pas toujours nus. Mais je sais qu'il faut un mâle sûr de lui. Les bêtes de sexe ne sont ja-mais érotiques. Je comparerais plutôt l'érotisme à un art martial, fait de rituels. Une reconnaissance tacite et respectueuse entre deux qui lutteront pour accéder au sacré.

Jeux érotiques

On ne peut penser à l'érotique sans s'attarder au ludique, un frein sourd à la performance. Il faut d'abord aimer le jeu et ça n'a rien d'une loterie. «Aucun érotisme possible sans imagination et générosité», m'a confié mon amie Anne Dandurand, qui a commis quelques crimes littéraires chargés d'érotisme. Elle trouve d'ailleurs que la langue française se prête mieux au jeu: «Elle est formidable d'invention. En anglais, ça devient vite obscène. Aisselle se transforme en "armpit", fente en "cunt". Et puis, l'érotisme n'est pas une recette; le véritable érotisme est une célébration de la vie et de l'être que tu as devant toi. S'il n'y a pas une soif de connaître inextinguible, il n'y a pas d'érotisme.»

Les littéraires ont commis beaucoup d'écrits érotiques, une position esthétique comme une autre qui vous évite bien des luxations. Tiens, dans le livre Vie érotique de Delphine de Malherbe, j'ai trouvé ceci: «Ils aimèrent ce qu'ils vivaient. Éros nettoyait le pornographique par l'amour qu'il lui portait. Elle s'étonna, elle, moderne et féministe, de désirer le servir. Cet homme la menait haut. Elle s'étonna de désirer faire ce qu'il dirait. Elle se surprit à l'aimer comme un dieu. Rien que baiser son corps, de sa tête jusqu'à ses pieds, tenait du prodige. Elle comprenait que le sexe nécessitait des rapports empreints de folie, que l'abandon passait par cet état, que le fantasme ne se nourrissait pas de valeurs, que la liberté naissait de la dépendance. Elle sut qu'il la mènerait en une prison qui la rendrait libre. Elle en acceptait les barreaux.»

Voilà peut-être ce qu'est l'érotisme, une forme de tendresse qui nettoie tout ce qui pourrait avoir des allures de pornographie, un idéal paroxystique porté par une sensualité diffuse en quête de liberté.

Terra incognita

Et si l'érotisme s'apprenait? J'ose le penser. À l'élève j'offrirais Terra erotica que vient de publier le géographe Luc Bureau. Ce petit bijou cérébral arrive à décoder le mystère de l'érotisme en prenant le biais de notre relation à la terre et au monde, ce bassin fécond et féminin. Je m'y suis délectée de son érotisme terminologique, vernaculaire. Ainsi, il y traite de l'érotisme de la nature, des mots de la terre évoquant le sexe ou les abords du sexe de la femme, une lexicologie qui donne envie de se mettre au vert, de l'herbe à la grotte, de la touffe à la raie, de l'oasis au maquis. «Les mots sont à l'érotisme ce que le vin est à l'ivresse, la craie au tableau noir, l'esprit à la pensée. Ils sustentent l'érotisme et le sustentant le créent», écrit le géographe.

Il n'y a qu'à humer l'énergie printanière pour palper l'érotisme ambiant, «la nature entière est chargée de désir et s'empresse d'une activité orgasmique sans bornes».

Et le «naturopathe» nous fait voir que tout est lié dans cette nature, même le gaspillage, le superflu, la démesure. «La démesure est voluptueuse, érotique, elle vous suggère mille invites que vous n'écoutez pas jusqu'au bout de peur d'en rompre le charme. Le désir érotique nécessite enfin un retour à l'origine, à ce moment primordial du paradis où soudain tout va chavirer, à cet instant trouble où le sujet et l'objet, le corps et l'esprit se confondent.»

Et nous n'avons pas parlé de cette mort qui fait partie intégrante de la nature, cochonne et porcine. L'orgasme met fin à l'érotisme, n'en est ni la consécration, ni le but, comme la mort met fin à la vie, n'en est ni la conclusion logique, ni la médaille d'honneur.

Petite ou grande, la mort nous nargue et l'érotisme la défie avec hardiesse et langueur.

«Faites qu'il n'ait pas peur, les gens se croisent et meurent, après n'avoir vécu qu'avec des substituts.»

- D. de Malherbe

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cherejoblo@ledevoir.comm

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Adoré: le roman Vie érotique de Delphine de Malherbe, illustré des fusains d'Isild Le Besco (Robert Laffont, 2008). Un objet à offrir, à s'offrir et à lire à haute voix. Les sonorités de cette écriture sont érotiques. «Une phrase de son père lui revint en mémoire: on conjure la mort par l'amour de l'érotisme ou le respect de Dieu. Parfois dans la transgression des deux qui est la quête de soi.»

Dégusté: la dernière livraison du magazine Urbania, «Spécial Sexe». Les photos sont magnifiques (surtout celles de la partie «Rencontres») même si vous lisez pour les articles... Dans cette galerie de personnages, j'ai retrouvé un de mes profs de tango, Gérardo Sanchez, qui nous explique tout de la sensualité verticale associée au tango. Aussi, une entrevue avec la reine du sexe, Anne-Marie Losique, qui nous avoue que son comptoir de cuisine est le lieu le plus sexy au monde puisqu'elle ne cuisine pas. «Il faut bien qu'il serve à quelque chose!», dit-elle. Cette fille a du cran et considère que la naïveté n'a pas sa place dans le star-système. Elle en fait régulièrement la preuve.

Tripé: depuis dix jours sur le CD de Florent Vollant, Eku Mamu. Érotique, je dis, cette langue innue, sans «r», tout en douceur. Et une chanson country (c'est quand même drôle de penser que les chansons de cow-boy ont bercé l'enfance des Indiens), Que la lune est belle ce soir, que j'aimerais chanter en duo avec Florent un jour. C'est un fantasme, mais ça se fera, j'en suis certaine...

Offert: 69 histoires de désir - Un musée érotique imaginaire de Jean-Manuel Traimond (Aubanel) pour souligner les 70 ans de mon amie Mimi. Les illustrations magnifiques assorties de textes tout à fait originaux en font un cadeau de choix pour l'amateur d'art, de chair ou de mythes. Nous sommes ici entre humanité et déités. À l'Origine du monde de Courbet, on a associé une chanson de Brassens (Le Blason) et l'auteur de préciser en guise de «triste digression» que l'art ne s'intéresse pas au clitoris, ni même dans la langue verte, sauf chez San Antonio. Un magnifique musée aux heures d'ouverture intemporelles.

Assisté: au spectacle de poésie carnivore Dans les charbons, un smörgasbord de textes choisis par l'indomptable Loui Mauffette. Proche d'un érotisme cru et à fleur de peau, la poésie essentielle que nous présente Mauffette, servie par une brochette d'acteurs incarnés (le duo Roger La Rue et Isabelle Vincent sur du Jean-Paul Daoust, un moment mémorable), une musicienne envoûtante et nue (Clara Furey), un amoureux fou (Émile Proulx-Cloutier sur du Patrice Desbiens), une marraine-fée (Adèle Reinhardt) et combien d'autres bijoux dans cet écrin de choix qu'est le théâtre de Quat'Sous. Par contre, le spectacle y est à l'étroit, demanderait davantage d'espace scénique pour s'éclater. Mais rien pour nous empêcher d'aller «voir les comédiens, voir les musiciens, voir les magiciens qui arrivent». Jusqu'au 24 mai.

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