Le goût du Liban

Ça débourre ferme par les temps qui filent. Au propre comme au figuré. Certains se débourreront le coeur (donner issue aux sentiments qui nous pressent), d'autres se débourreront de mauvaises habitudes (perdre ses manières frustres, incultes et déplacées pour mieux gagner le coeur de la belle, du prétendant ou de la belle-mère qui accompagne l'un des partis), d'autres débourreront plus simplement une pipe (je savais que Magritte était un coquin), ou encore, pour ce qui nous intéresse dans cette chronique, ça débourre allègrement dans les vignes.

Mais pendant que les bourgeons quittent leur bourre sous l'action solaire, bon nombre de vignerons en profitent pour quitter la leur en venant nous voir. Des noms? Depuis la semaine dernière seulement, Régis Moro de Bordeaux, Frédéric Heidsieck de Champagne, Sami M. Ghosn du Liban, Léon Courville du Lac Brome, en Estrie, une vingtaine de vignerons du Sud-Ouest dont Mathieu Cosse et Bertrand Gabriel Vigouroux, une autre vingtaine de vignerons du Jura, dont Stéphane Tissot, sans oublier Jean-Paul Brun de son Beaujolais natal qui est sur les ondes de Radio-Canada chez Christiane Charette ce matin même. De quoi être bourré! Si on ne recrache pas, évidemment.

Tenez, au hasard, la belle aventure de Sami et de Ramzi Ghosn chez Massaya (massaya.com) sur le haut plateau de la vallée de la Békaa, au Liban. Une aventure qui se double rapidement, dès 1998, d'un échange culturel prospère avec la participation des Français Daniel et Frédéric Brunier (Domaine du Vieux Télégraphe en Châteauneuf-du-Pape) et du Bordelais Dominique Hébrard (ex-Cheval Blanc, Château de Francs, Château Bellefont-Belcier et Trianon.). L'endroit est magique, les cépages — principalement des cinsaults, cabernets, syrahs, mourvèdres, rolles, grenaches, clairettes et obeidis — parfaitement adaptés sur le plateau bien ventilé à 1000 mètres de la célèbre vallée, et l'esprit de fraternité qui réunit les hommes imprime aux vins ce surcroît d'émotion et de civisme qui signe les vins.

Deux des quatre vins produits sur la propriété sont actuellement disponibles en tablettes. Non seulement sont-ils, à moins de 20 $, d'excellents candidats au dépaysement, mais ils se révèlent être aussi les ambassadeurs distingués d'un pays dont on reconnaît à peine l'immense potentiel. Panache, caractère, puissance savoureuse et évocatrice d'un fruité qui sait s'entourer d'un registre épicé digne des nuits chaudes des Mille et une Nuits, c'est dire. Massaya Classique 2007 (15,95 $ - 10700764) à la dominante de cinsault, au fruité bien charnu, enveloppé, fraîchement anisé sur le final (***, 1), et Massaya Sélection 2005 (19,70 $ - 904102), plus complexe, plus autoritaire, avec son intensité, sa fraîcheur et ses savoureux tanins mûrs qui savent jouer les héros sur une cuisine libanaise qui les exalte plus encore (***1/2, 1 ©).

Et puis il y a la top cuvée, soit le Massaya Gold Réserve 2005, à un peu moins de 50 $. Son grand malheur? Être séquestré en entrepôt jusqu'à l'automne prochain par la SAQ, qui veut le proposer dans son magazine Cellier. Dommage, car il aurait pu déjà bénéficier d'une reconduction tout en faisant des adeptes dès maintenant, car sa dominante de cabernet sauvignon (50%) complété par un mourvèdre qui ne manque pas de panache et une touche de syrah, est diablement époustouflante! C'est profond, affirmé, d'une étonnante sève fruitée, riche mais surtout d'une fraîcheur qui équilibre magistralement le tout. Grand vin de soir, de confidences chuchotées...(****, 3 ©).

Deux vins

- «Les Calcaires» 2007, Pic Saint Loup, Coteaux du Languedoc (22,30 $ - 881656): le millésime 2007 sous le ciel languedocien se présente décidément comme un haltérophile qui aurait été croisé avec un marathonien, tant il arbore à la fois musculature mais aussi finesse dans la densité musculaire. Et comme toujours chez André Leehnardt, cette succulente sève fruitée rapidement happée par l'insistance immodérée d'un terroir qui tient rapidement à se faire voir, sans pour autant masquer la générosité et la jeunesse du fruit. Un rouge plein, corsé, frais et tenace, diablement inspiré, que ce soit par son auteur ou son terroir, qu'il faudra impérativement passer en carafe 60 grosses minutes pour lui faire passer cette pointe de réduction si typique des vins de cette maison. À ce prix, difficile de ne pas se gâter, surtout si vous allez du côté d'un restaurant où l'on apporte son vin et où l'on sert du gibier sauce grand veneur (***1/2, 2 ©).

- Pietradonice 2005, Rosso di Toscana, Casanova di Neri (107,75 $ - 10335154): les convives à qui j'ai servi le vin à l'aveugle sur un civet de lapin ont rapidement substitué l'intérêt du plat pour ce rouge magnifique sur toutes les coutures! Un cabernet sauvignon immense mais surtout de grande profondeur, se liant avec 10 % de sangiovese pour mieux brouiller les pistes mais surtout affiner le discours. Mais c'est la finale, longue et racée, qui témoigne ici de l'ampleur d'un personnage bien né dans son terroir de cru. Vaut aisément un troisième, voire un deuxième grand cru bordelais (****, 2 ©).

- Potentiel de vieillissement du vin: 1, moins de cinq ans; 2, entre six et dix ans; 3, dix ans et plus. ©: le vin gagne à séjourner en carafe.

- Jean Aubry est l'auteur du Guide Aubry 2009 - Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $ et chroniqueur à l'émission de Christiane Charette à l'antenne de Radio-Canada.

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www.vintempo.com

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Les vins de la semaine

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La belle affaire

Jaja de Jau 2007, Vin de Pays d'Oc (13,55 $ - 11073361)

Vous la tirez du frigo autour de 14-15 °C pendant que vous grillez vos brochettes de porc et mouillez ce qu'il vous reste de papilles déshydratées. C'est là que cette syrah souple, friande, fraîche, dégourdie et bien garnie aime entrer en scène, simplement (1).

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L'anisé

El Massaya, Arak,

Vallée de la Bekaa, Liban (29,95 $ - 10761348)

Il suffit à peine d'un doigt d'eau pure pour faire jaillir ce climat enjoué où l'anis, le fenouil, la menthe, le basilic s'agitent et giclent de fraîcheur. Triple distillation, choix des meilleures graines d'anis vert, élevage prolongé en jarre de terre cuite....

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La primeur en blanc

Genoli 2008, Vina Ijalba, Rioja (14,05 $ - 883033)

Prix à la hausse (foutu euro!) mais qualité qui s'affirme une fois de plus. Blanc sec de caractère au fruité libre comme une balle de ping-pong mais avec suffisamment de densité et d'élan pour tenir en bouche sur une myriade de tapas. Hautement recommandable (1).

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La primeur en rouge

Poggio alle Mura 2003, Brunello di Montalcino, Banfi (84,75 $ - 701920)

Votre amoureux, amoureuse ou ami passe un mauvais moment? Astiquez verres et carafe, mijotez l'osso bucco et gagnez rapidement le coeur de ces proches qui s'épanouiront sous la sève fruitée et riche, le mystère suggéré et la caresse de ce grand vin fin... (2).

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Le vin plaisir

Cairanne 2005 «Le Pavillon des Courtisanes», J. L.

Colombo (25,05 $ - 10678114)

Imaginez un pan de nuit qui tombe, entre chien et loup, entre indigo et orangé, le tout amplement drapé d'une texture à la fois fluide et étoffée. Voilà la proposition Colombo pour ce rouge de caractère, corsé, substantiel, abondamment fruité. (1).

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