Crise à Développement et Paix

Le cardinal Jean-Claude Turcotte, archevêque de Montréal, est accusé par le site LifeSiteNews d’être «en contradiction avec les enseignements de l’Église catholique sur l’avortement et sur le condom».
Photo: Jacques Grenier Le cardinal Jean-Claude Turcotte, archevêque de Montréal, est accusé par le site LifeSiteNews d’être «en contradiction avec les enseignements de l’Église catholique sur l’avortement et sur le condom».

Un média nord-américain, LifeSiteNews, mène campagne depuis un mois contre les évêques catholiques du Canada et leur organisation Développement et Paix (D&P), en raison du financement qu'ils accorderaient, au Mexique, à des groupes défendant le droit des femmes à l'avortement.

Lancée peu avant la cueillette de D&P dans les paroisses du pays, à la fin du Carême, cette attaque a causé un malaise sérieux dans l'épiscopat comme au sein de l'organisation. Née dans la foulée du concile Vatican II, Développement et paix répondait au voeu de l'Église. «Le développement est le nouveau nom de la paix.» Basée a Montréal, elle appuie plus de 200 projets dans le monde, surtout auprès de populations pauvres.

Bien que D&P nie tout appui aux groupes pro-choix du Mexique, pays où l'Église catholique fait campagne contre l'avortement, des évêques canadiens, dont celui de Toronto, ont temporairement retenu les dons versés par les catholiques. Deux évêques, François Lapierre, de Saint-Hyacinthe, et Martin W. Currie, de St. John's et Grand Falls (Terre-Neuve et Labrador), ont mandat de faire enquête.

Les partenaires de D&P au Mexique ont aussi nié participer aux mouvements qui veulent y préserver, là où il est reconnu, le droit des femmes à l'avortement ou qui s'opposent aux tentatives des militants pro-vie de faire interdire toute interruption de grossesse.

Un site actif

LifeSiteNews a été créé en 1997 par Campaign Life Coalition, un groupe de Toronto fondé en 1978, et voué à la lutte sur le plan international contre les «attaques à la vie et à la famille». Ce média vise, d'après son site officiel, à fournir une «couverture équilibrée et plus exacte» que dans les autres médias des questions de vie, de culture et de famille.

Les rédacteurs ont compris, disent-ils, qu'un «conflit international» menace le respect envers la vie et la famille. Tout en mettant en relief la «valeur sociale des principes de la tradition judéo-chrétienne», ils affirment respecter toutes les religions «authentiques» ainsi que «les cultures qui estiment la famille, la vie et les normes universelles de la moralité».

Mais, explique-t-on, l'avortement, l'euthanasie, le clonage, l'homosexualité et d'autres problèmes moraux participent d'un conflit qui affecte «toutes les nations». Et LifeSiteNews entend en informer ses lecteurs, la plupart américains. Aussi actif au Mexique et au Canada, ce service d'information diffuse partout dans le monde. Financé par des dons, il compte également sur des revenus de publicité.

LifeSiteNews ne fait pas que dépister les courants de «laïcisation» qui voient dans la morale chrétienne et les principes naturels autant d'obstacles au «nouvel ordre mondial» qu'ils veulent implanter. Ce média s'en prend aussi ouvertement aux gens d'Église qui, à son avis, font le jeu de pareils courants.

Ainsi, le dignitaire du Vatican qui a pris ses distances de l'excommunication, au Brésil, de catholiques ayant participé à l'avortement d'une enfant violée a subi les foudres de LifeSiteNews. Toute institution catholique qui accueillera des gens d'une autre opinion, comme l'université Notre-Dame, fut-ce le président Barack Obama, sera également dénoncée.

Développement et paix ébranlée

Les articles sur D&P invitent les lecteurs à faire part de leurs «préoccupations» directement aux membres de l'épiscopat canadien. Cette pression a d'abord ébranlé la direction de D&P. Son président, Pat Hogan, a diffusé une lettre niant les faits reprochés, mais suspendant néanmoins le financement de ces partenaires mexicains.

Si des évêques sont tentés de sévir contre D&P, ils auront cependant la surprise d'apprendre, grâce à LifeSiteNews, qu'un des leurs, le cardinal Jean-Claude Turcotte, archevêque de Montréal, a tenu dans une entrevue au Devoir des propos qui le mettent, lui aussi, «en contradiction avec les enseignements de l'Église catholique sur l'avortement et sur le condom».

LifeSiteNews, il est vrai, cite le passage du journal où le cardinal Turcotte semble venir en aide à Benoît XVI, malmené pour ses propos sur le sida en Afrique. Mais cela n'empêche pas le média pro-vie d'inviter ses lecteurs à faire part de leurs préoccupations («concern») au cardinal Giovanni Battista Re, le préfet chargé au Vatican de la Congrégation pour les évêques, un ministère du pape pour les cas de pasteurs problématiques.

Le site invitait aussi son public à réagir auprès de «Son Éminence Jean-Claude Turcotte», à l'adresse et au téléphone de l'archevêché de Montréal. Une cinquantaine de courriels ont suivi l'invitation, a-t-on appris, presque tous anglophones, quelques-uns toutefois félicitant le cardinal!

Dans son enquête, LifeSiteNews a trouvé des déclarations reliant des partenaires de D&P à des campagnes pour les droits des femmes, non seulement au Mexique, mais aussi au Brésil et en Haïti, et jusqu'en Afrique. Par contre, signale LifeSiteNews, aucun groupe pro-vie n'a obtenu d'appui financier de D&P.

LifeSiteNews n'explique pas cette politique de D&P. Mais jeudi dernier, on y citait un article du magazine canadien Catholic Insight consacré au «scandale D&P». L'auteur ne se surprend pas de l'affaire mexicaine. Elle ne serait que la dernière preuve des penchants «gauchistes et laïcistes» de l'organisation fondée par les évêques du pays il y a plus de 40 ans.

À cette époque, soutient-on, l'Église catholique du Canada a abandonné les valeurs familiales défendues par le pape Paul VI dans Humanae Vitae. La majorité des évêques ont cessé de prêcher contre la contraception. Ils ont même fermé leur Bureau de la vie familiale. C'est ainsi qu'adoptant «la mode alors populaire de l'aide aux pauvres en pays sous-développé», ils ont créé D&P.

Une possible solution d'Insight au «scandale», rapporte LifeSiteNews, serait que «chaque diocèse prenne en main la distribution de l'argent». Si jamais on l'applique, craignent des membres de D&P, le carême des pauvres risque d'être long.

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redaction@ledevoir.com

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal

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