Victoire dans la saga des tourbières du Small et du Large Tea Field

Les tourbières du Small et du Large Tea Field, près de Saint-Anicet, ou du moins ce qu'il en reste, seront protégées grâce à une intervention de Conservation de la nature et d'une subvention de 1,4 million de Québec, annoncée mercredi par la ministre du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs, Line Beauchamp.

Voilà qui devrait mettre fin à une saga qui a commencé au milieu des années 1990 quand la direction du patrimoine écologique du ministère de l'Environnement a commencé à plancher sur un projet de réserve écologique à cet endroit. C'est d'ailleurs l'hypothèse que caresse encore cette direction, nous expliquait Léopold Gaudreault, sous-ministre au Développement durable, et qu'aurait évoquée la ministre Beauchamp à la conférence de presse de Saint-Anicet.

Du côté de Conservation de la nature, qui va acquérir ces deux dernières tourbières encore relativement intègres du sud du Québec, la porte-parole, Anne Lebel, affirmait au Devoir que cet organisme serait ravi de les céder à Québec pour en faire une réserve écologique, soit le plus haut statut de protection accordé à un milieu naturel, ce qui en exclut d'ailleurs toute fréquentation par le public. Mais Conservation de la nature entend céder ces terrains avec une servitude perpétuelle de conservation, ce qui sera un peu plus solide que le contrat implicite des donateurs qui ont permis de créer le parc du Mont-Orford.

De son côté, le sous-ministre Gaudreault se dit prêt à recevoir ces territoires pour en faire une réserve écologique.

Il faut se réjouir de cet épilogue du dossier dans une logique de conservation depuis le dévoilement par Le Devoir en janvier 2003 des empiétements qui menaçaient ce patrimoine. Mais ce dénouement ne doit pas faire oublier les menaces qui continuent de peser sur les milieux humides dans le reste du Québec en raison de l'absence d'une politique axée sur leur protection prioritaire, pourtant promise publiquement au nom du gouvernement par son ancien ministre Thomas Mulcair.

Les deux tourbières du Small et du Large Tea Field couvraient en 2004 précisément 1156 ha. Selon le communiqué de la ministre Beauchamp, les propriétés que Québec et Conservation de la nature vont acquérir couvriraient désormais ensemble 820 ha, ce qui indique que Québec en a sacrifié encore 29 %, ce dont ne parlent pas les communiqués officiels...

Globalement, on est néanmoins en face d'une grande victoire pour la faune exceptionnelle du lieu et les nombreuses espèces végétales menacées, ou susceptibles de l'être, qu'abritent les deux tourbières. Et c'est aussi une grande victoire pour ces nombreux citoyens du bassin de la rivière La Guerre qui se sont mobilisé, avec des scientifiques comme André Bouchard et les autres grands noms de cette discipline qui se sont impliqués scientifiquement et publiquement, pour empêcher le saccage de ce milieu exceptionnel.

Il ne faut cependant pas oublier que tout ce monde a eu pour principal adversaire le ministère de l'Environnement lui-même et sa propension à se définir d'abord comme un pourvoyeur de services au profit de ceux qui demandent la permission, et en second lieu, comme le défenseur de l'intégrité des écosystèmes.

En 2004, le ministère constatait que des propriétaires riverains avaient coupé des arbres dans le marécage, mais son inspecteur décrétait que ce n'était pas contraire à la loi parce qu'il ne s'agissait pas d'un marais. Le ministère a été obligé — en 2004, au XXIe siècle! — d'apprendre à ses directions régionales que les marécages, même couverts d'arbres, étaient protégés par la loi. Des avis d'infraction ont été signifiés, mais aucun ne semble avoir débouché sur des poursuites. Ceux qui visaient les intérêts de la famille du député André Chenail sont tombés en raison de la prescription de deux ans car les abattages d'arbres avaient eu lieu trois ans plus tôt, selon le ministère.

Pour contrer la levée de boucliers suscité par son laxisme, le ministère a alors commandé des rapports successifs jusqu'à ce qu'on finisse par lui dire qu'il pouvait se contenter de sauver seulement le tiers et non la totalité des deux grandes tourbières! Les services du patrimoine écologique ont même élaboré une politique de protection dite globale, qui autorisait les empiétements à condition que les requérants acceptent d'épargner 10 % du patrimoine humide. Une vente de feu, en somme, et un test pour la politique actuelle qui se contente désormais de sauver les milieux humides dits exceptionnels s'ils sont assez grands, car on passe désormais aux profits et pertes même ceux qui abritent des espèces menacées dans les milieux jugés trop petits. On légalise ainsi systématiquement ce que la Loi sur la qualité de l'environnement interdit ou ne tolère qu'à titre d'exception, du moins si on la lit en bon français, ce qui n'est pas le cas de certains juristes, qui semblent incapables de faire du droit positif au nom de la collectivité.

La stratégie du blitz dans les deux tourbières a permis à la fondation privée de sécuriser sans tambour ni trompettes près de 500 ha avant l'annonce officielle de la subvention pour les derniers 350 ha. Bravo! Mais il ne faudrait pas que cette acquisition devienne le projet-pilote de service, qui fasse oublier la démission du ministère devant la nécessité de protéger les 20 % de milieux humides qui restent dans la vallée du Saint-Laurent, y compris ces tourbières du centre du Québec qu'on transforme présentement en culture de canneberges.

n Lecture: Indépendance énergétique, de Normand Mousseau, Éditions Multimondes, 166 pages. Au moment où naît le projet MCN21, que Le Devoir présentait samedi dernier, le livre de Normand Mousseau esquisse la stratégie globale et les stratégies sectorielles en matière d'énergies alternatives qui permettrait au Québec de réduire sa dépendance aux combustibles fossiles et d'entrer de plein pied dans le développement de son potentiel d'énergies vertes.
3 commentaires
  • Yves Rousseau - Abonné 17 avril 2009 12 h 34

    Continuez votre excellent travail!

    Bonjour M. Francoeur,

    Encore un très bon texte! J'ai vraiment pas hâte que vous preniez votre retraite. À vous seul, vous êtes une raison suffisante pour s'abonner au Devoir!

    J'écris plus spécifiquement à propos de votre note de lecture. D'abord, je compte acheter ce livre mais il semble s'agir de politiques globales. Pour ma part, comme de plus en plus de citoyens, je me sens prêt à passer à l'action pour produite une partie de mon électricité avec des systèmes éoliens et/ou solaires domestiques.
    Je fais de la recherche là-dessus sur internet et en français, les ressources québécoises sont rares. Je tombe presque toujours sur des sites français de France. Ils ont de bonnes idées mais le contexte géographique et climatique (un toit des panneaux solaires c'est bien beau mais dans un pays où il tombe 3-4 mètres de neige par hiver, est-ce viable?), les lois, les possibilités de subventions (là je suis très jaloux car ici on fait dur dans ce domaine, on dirait que les autorités (gouvernements et HQ font tout pour que rien ne se fasse) et les spécifications techniques (le courant électrique n'est pas modulé de la même façon : 50 et 60 hertz, etc.
    Pouvez-vous m'orienter vers des ressources locales pour la production d'électricité domestique? Je parle ici de solutions techniques concrètes : achat, installation, fonctionnement et entretien du matériel.
    Encore mieux, faites-en un sujet de chronique, d'article ou de dossier pour en faire profiter vos nombreux lecteurs qui aspirent à faire partie du club des négawatts

    Merci à l'avance!
    Yves Rousseau,
    Québec

  • Laurette Trahan - Inscrite 17 avril 2009 19 h 54

    Félicitations pour votre bon travail.

    M.Francoeur
    Félicitations
    C'est toujours très intéressant de vous lire.
    Il semble que ce n'est pas facile de récupérer tous les terrains
    humides mais on a sauvé quand - même une bonne grandeur .
    Espérons que cette démarche du gouvernement continuera...
    Avec votre travail de journaliste vous aidez la cause .Merci
    Lâchez pas

    Laurette Trahan
    Châteauguay lectrice assidue de vos articles

  • P. Boutet - Inscrit 19 avril 2009 23 h 41

    Bravo

    Un autre article bien documenté comme on les aime.

    Bravo