Sous l'oeil de Moscou

Avis de tempête dans le «proche étranger»: c'est ainsi que les Russes appellent traditionnellement leurs voisins géographiques, le plus souvent d'ex-républiques vassales.

Depuis deux semaines, en Géorgie, en Moldavie, en Ukraine, on a vu d'importantes manifestations organisées contre les pouvoirs en place... qui, du coup, paraissent déstabilisés.

Au grand plaisir de Moscou, même si les Russes ne sont pas forcément derrière toutes ces manoeuvres.

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Hier, dans la capitale géorgienne, 20 000 personnes ont défilé — pour une cinquième journée consécutive — en réclamant la démission du président Mikheïl Saakachvili. Comme si, huit mois après la guerre éclair d'août 2008, qui avait abouti à la perte de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud par Tbilissi, la population géorgienne se réveillait et constatait l'étendue de la catastrophe: adieu à l'OTAN, des territoires perdus pour toujours, un «ours russe» plus nationaliste que jamais... et puis un «jeune démocrate» — le président de la Révolution des roses de 2003, ex-petit chéri de l'Occident — qui prend soudain un coup de vieux. Et qui, coupable d'avoir «joué avec le feu» en août dernier, pourrait se faire refaire le coup qu'il avait lui-même servi à l'ancien président Chevardnadze, à l'automne 2003.

En Moldavie — cette «seconde Roumanie» ex-soviétique, avec une forte minorité russe —, le gouvernement du président Voronine entretient avec la Russie des rapports complexes et changeants. Mais on ne peut le considérer comme un «pion de Moscou». Les jeunes qui, par milliers, lui demandent aujourd'hui de partir parce qu'il aurait triché aux élections, ne sont pas non plus des «agents de l'Est»: tout au contraire, ils rêvent d'Europe!

Mais, à la fin, Moscou peut avoir avantage de toute cette déstabilisation... et garde un atout maître dans son jeu: cette petite partie de la Moldavie, à l'est, qui a fait sécession dans les années 90 sous le nom de Transdnistrie, et qui — elle — est tout à fait prête à suivre les ordres russes.

Et puis il y a l'Ukraine, berceau historique de la Russie, immense république dont le flanc Ouest ressemble à la Pologne, mais dont la partie orientale vit à l'heure russe. Ici, trois phénomènes: (1) la crise économique y est plus forte que n'importe où ailleurs et on parle à Kiev d'une récession de 25 % en 2009; (2) le pays est profondément divisé sur des lignes ethniques et linguistiques; et (3) la coalition pro-occidentale au pouvoir — issue de la fameuse «Révolution orange» de 2004 qui avait suscité tant de lyrisme à l'Ouest — est venue se briser sur la question cruciale: que faire avec Moscou?

Mme Timochenko, qui dirige le gouvernement, a rompu avec la ligne nationaliste pro-occidentale du président Iouchtchenko. Elle ne parle plus de l'intégration à l'OTAN... dont elle était encore l'ardente partisane il y a un an.

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Que de bonnes nouvelles, donc, pour Moscou... De plus, ce retour en force régional de la Russie survient alors que l'Occident — Europe et États-Unis combinés — se trouve nettement en mode conciliant sur le front Est. On n'ira certainement pas, demain, «mourir pour Tbilissi» ou pour Kiev... On a d'autres priorités!

L'option très nette à Washington — en tout cas pour l'horizon 2009-1010 — est de jouer à fond l'ouverture et la détente avec Moscou. Obama ne parle presque plus — comme le faisait George Bush — de l'adhésion de l'Ukraine et de la Géorgie à l'OTAN. Lors du récent sommet de Strasbourg, c'est d'Afghanistan que l'on a parlé... et le lendemain, à Prague, le discours du président portait sur le désarmement nucléaire universel: belle utopie, un brin hypocrite, mais qui donne le ton! Le projet de dispositif antimissile en Pologne et en République tchèque — sur lequel Obama a toujours été sceptique — pourrait être renvoyé aux calendes grecques.

Les temps sont durs pour les nationalistes de l'Est qui craignent «le retour de Moscou». Une peur dans certains cas justifiée: la Russie n'a-t-elle pas avalé, en 2008, 20 % de la Géorgie? Y aura-t-il un remake de l'été 2008, en Géorgie ou en mer Noire ukrainienne?

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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.

francobrousso@hotmail.com

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