Quand un conseiller des chefs de police claque la porte

Le pistolet électrique Taser a fait l’objet de démonstrations lors du dernier congrès de l’Association canadienne des chefs de police.
Photo: Agence Reuters Le pistolet électrique Taser a fait l’objet de démonstrations lors du dernier congrès de l’Association canadienne des chefs de police.

Pourquoi donc, ces dernières années, les forces policières du Canada ont-elles vu des terroristes où il n'y en avait pas, mais sont parfois restées myopes devant des cas de corruption dans les entreprises ou dans le gouvernement? Le bon peuple en aura peut-être une explication en s'attardant à la démission récente du conseiller à l'éthique des chefs de police du pays. Leur association (l'ACCP) refuse, en effet, de renoncer aux commandites privées de ses congrès annuels.

L'ACCP regroupe les chefs de quelque 200 services, y compris des directeurs provinciaux ou municipaux souvent issus de la Gendarmerie royale. Un comité d'éthique y est coprésidé par S. Conlin, commissaire adjoint de la GRC, et N. Lipinski, sous-directeur de la police d'Edmonton. Ce comité a signalé à la direction de l'ACCP le problème d'éthique que représentent, à son avis, ces commandites. Il s'est fait opposer un refus d'étudier la question.

Devant le maintien de règles laissant des commanditaires, y compris le fabricant du Taser — le controversé pistolet électrique —, payer des douceurs annuelles aux chefs et à leurs épouses, John Jones, un expert en éthique policière, et conseiller bénévole du comité, a démissionné. Il ne pouvait pas cautionner la chose, raconte Christie Blatchford du Globe and Mail, alors que les patrouilleurs se font intimer de ne pas accepter ne serait-ce qu'un café au doughnut store du patelin.

L'affaire a éclaté en août dernier quand le comité, présent à Montréal lors du congrès de l'ACCP, a appris que l'argent de certaines commandites avait été aussi employé à l'achat de 1000 billets à 215 $ pour le concert de Céline Dion. Outre le fabricant du Taser, d'autres donateurs, dont Bell Mobilité et le groupe CGI, avaient contribué à l'activité.

Chaque délégué est censé bénéficier d'un tel billet en payant ses frais de congrès, alors fixés à 595 $. Le conjoint inscrit au programme social en reçoit aussi un. Mais, croit-on savoir, même les repas y furent commandités. Les membres du comité d'éthique, «surpris et consternés» selon le mot de Jones, ont soulevé sur place la question au bureau de l'ACCP. Ils ont demandé d'en discuter avec la haute direction.

Après une réunion des coprésidents avec cette instance, en novembre, la réponse est venue, en décembre, sous la forme d'une note de service les remerciant de leurs préoccupations, mais réitérant qu'à ses yeux l'association respectait ses règles concernant les commandites.

Ayant lu la note aux gens du comité, le secrétaire général de l'ACCP, Peter Cuthbert, a nié que le fabricant du Taser ait versé 200 000 $ au congrès, comme le comité se l'était fait dire (mais seulement 25 000 $). Ce commanditaire avait toutefois donné, depuis trois ans, un total de 75 000 $. De l'ensemble des commandites, le congrès de Montréal a obtenu pas moins de 500 000 $. (Il en coûterait de 800 000 $ à 1 million pour un tel congrès.)

En 2008, a-t-on alors appris, Power Corporation, l'Association des banquiers canadiens, Loto-Québec, Microsoft et Motorola ont aussi participé aux frais du congrès (et aussi la GRC, pour le perfectionnement seulement). Ces commandites sont acceptables, a soutenu le secrétaire général de l'ACCP, car l'association n'achète pas leurs produits, n'en fait pas la promotion, ni ne formule de recommandations à leur sujet.

En annonçant la démission de Jones, la journaliste du Globe n'a pas manqué de signaler qu'il y a six semaines l'ACCP et l'Association des policiers du Canada tenaient une conférence de presse, à Ottawa, pour rectifier des informations journalistiques «inexactes et incomplètes» sur le Taser, informations qui avaient pu, à leur avis, amener le public à se méprendre sur cette arme.

Plus tôt en janvier, le chef de la Police provinciale d'Ontario, Julian Fantino, un membre de l'ACCP, faisant lui aussi l'éloge du Taser, s'en prenait plus carrément aux médias et à leur «journalisme irresponsable». Les journalistes sont peut-être incompétents en matière de Taser, peut-on penser, mais en matière d'éthique, concluront certains, plus d'un chef ne montre guère de compétence électrisante.

Le profil bas

Si telle est la philosophie éthique d'une association policière, d'aucuns n'osent imaginer quelle moralité publique prévaut dans les autres institutions du pays. Même les codes d'éthique déjà adoptés à Ottawa, sinon à Québec, souffrent d'entorses au point que les commissaires chargés de veiller à leur respect s'en plaignent, parfois publiquement. Mais tous les commissaires, ombudsmans, titulaires d'offices dits indépendants nommés par les députés ne démissionnent pas. Néanmoins, plusieurs ont le moral ou le profil passablement bas.

Dans un passé pas si lointain, le Québec s'est tordu de rire en apprenant que des élus de municipalités ou de commissions scolaires allaient perfectionner leur compétence managériale dans les casinos de Las Vegas. Ils pouvaient même en ces lieux huppés côtoyer des fiers-à-bras du bâtiment venus, eux, y parfaire leur idéal syndical. Mais ce temps-là, croyait-on, était révolu.

Apparemment, si les moeurs n'ont pas toujours changé, plusieurs ont appris à mieux les dissimuler. C'est ainsi que comités d'éthique et commissions de déontologie se sont multipliés, au nom du respect des citoyens et d'une saine gestion des fonds publics. Mais, faut-il s'en surprendre, on n'a jamais autant qu'aujourd'hui réclamé des commissions d'enquête et autres interventions de vérificateurs.

La police n'est pas seule à manger à cette mangeoire. Il n'est que d'aller à des congrès pour s'enfarger dans les pancartes des vendeurs de garnottes et autres bureaux professionnels. Or, les entreprises plus discrètes sont-elles moins nocives?

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redaction@ledevoir.com

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.

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