La Résurrection

Nous vivons dans une société laïque. À trop le répéter comme c'est devenu l'habitude ici, on pourrait douter de l'évidence de cette réalité, nouvelle pour nous autres, Québécois, compte tenu de notre passé récent. Or cette identité collective proclamée ne devrait pas s'affirmer par la négation de la culture chrétienne dans laquelle nous baignons et qui a inspiré à la fois nos institutions, nos moeurs, notre morale et notre conception de la vie. Nous sommes, en Occident, les héritiers des philosophes grecs, du Siècle des lumières et de la démocratie qui en a découlé. Cette nomenclature en forme de raccourci est un préalable au thème de cette chronique.

Pâques, nous ne le célébrons plus que sous forme d'oeufs et de lapins en chocolat. Or c'est la fête la plus importante pour les chrétiens. Elle représente le temps fort de la vie du croyant. Cette Résurrection du Christ est le triomphe de la vie sur la mort, le gage d'éternité. Ceux qui y croient célèbrent cette fête dans l'allégresse, un mot qui a disparu du vocabulaire. Mais pour tous les autres, les catholiques sociologiques comme on pourrait les appeler, est-ce possible de traverser ce week-end dans l'amnésie totale? Je parle de ceux qui ont l'âge d'avoir été éduqués dans la religion, et cela demeure encore la majorité des Québécois puisque l'enseignement religieux est disparu de l'école depuis à peine deux ans.

Pour ma génération, la Semaine sainte ne se comparaît à aucune autre du calendrier liturgique, lequel continue de ponctuer par des congés fériés les épisodes de la vie de Jésus. C'était la semaine de l'apothéose de la liturgie avec ses offices du Jeudi saint où l'on commémorait la Cène, ce repas où la faiblesse humaine des disciples de Jésus se terminait par une trahison. Cette histoire d'amitié, d'admiration, d'adoration et de reniement, qui ne l'a pas connue dans sa propre vie? Il y avait aussi le lavement des pieds des disciples par le Christ que reproduisait le prêtre entouré parfois de douze enfants de choeur parmi lesquels se trouvait notre frère ou notre amoureux. C'était une scène impressionnante et provocante à vrai dire, car elle renversait l'ordre hiérarchique et nous le comprenions malgré notre jeune âge. De nos jours, quels sont les maîtres, qui qu'ils soient, qui s'agenouillent devant les humbles et les sans-grade?

Après l'éblouissement de la lumière, des fleurs à profusion devant l'autel latéral où les fidèles se prosternaient pieusement durant des heures devant le Saint-Sacrement exposé, une activité jugée comme une perte de temps de nos jours où pourtant on gaspille le temps, hébétés par la fatigue devant l'écran de tous les zappages, on entrait dans le Vendredi saint. Ce jour-là, imprégnée de la présence de la mort, l'église ressemblait à un mausolée et nous y pénétrions, quel que soit l'âge, une vague crainte au coeur. Le Vendredi saint, la mort devenait concrète et avait un sens.

De nos jours, on tente de la repousser, on fait comme si elle n'existait que pour les autres, et ce refus de l'affronter nous plonge dans une obsession morbide permanente. Inévitable lorsque la mort ne s'inscrit plus dans notre façon de percevoir la vie. Le Vendredi saint, il était de bon ton de se priver de mets que l'on aimait. C'était une journée de sacrifice. La privation momentanée et volontaire est considérée de nos jours comme une dérive masochiste. Oubliés, le contrôle de soi et le plaisir qu'on en retire dans notre monde de la privation du sens des repères. Oubliée, l'espérance de la Résurrection du dimanche de Pâques, véritable fête de la Vie.

Cette résurrection n'est pas réservée aux seuls croyants. N'est-ce pas ce à quoi l'on aspire lorsqu'on fréquente les lieux, désormais sacrés, de toutes les consolations, cabinets de psy, spa, clubs de gym, voire pistes cyclables où l'on cherche à régénérer le corps et apaiser l'âme qu'on a rebaptisée le «moi», ce qui dit tout sur l'époque?

Qu'un homme meure pour en sauver d'autres est une réalité incompréhensible dans sa symbolique même. Le film de Clint Eastwood Gran Torino a laissé indifférente une partie du public incapable de saisir la symbolique de la fin, mise en scène moderne de la Résurrection de Pâques. On préfère trop souvent les ersatz de résurrection où les fêtes signifiantes s'appellent partys et raves, ces défouloirs de l'angoisse au coeur de l'homme d'hier et d'aujourd'hui. Le calendrier qui rythme nos vies, héritage de notre culture chrétienne, la Toussaint, Noël, la Circoncision, Pâques, l'Ascension ne sont plus que des jours fériés sans autre sens que de nous soustraire à la routine du travail. Et la nostalgie n'est d'aucun recours.

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denbombardier@videotron.ca

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