Où est passé Roosevelt ?

La presse en général a qualifié de succès remarquable le Sommet du G20 qui s'est tenu à Londres. On s'est émerveillé de la rapidité avec laquelle les pays représentant 80 % de la richesse du monde étaient parvenus à s'entendre sur des objectifs et un programme commun. Si on a autant parlé de succès, c'est probablement qu'on était certain de l'échec.

Si on a parlé de succès, c'est probablement aussi que, pour une fois, une assemblée internationale identifiait des méchants et les nommait. Les paradis fiscaux, responsables des finances amenuisées des États et conduits obscurs des spéculateurs et des blanchisseurs d'argent, les fonds spéculatifs qui ne créent aucune richesse et qui rôdent comme des hyènes pour s'approprier tout ce qui existe comme déchet de richesse, les agences de notation, finalement, qui vivent dans une curieuse situation: elles notent leurs propres clients. Cela est bien que les grands de ce monde montrent du doigt les responsables apparents de la crise.

Un chroniqueur du journal Le Monde écrivait: «Le capitalisme est mort, vive le capitalisme.» Il avait bien raison.

Lors de son passage à Washington, enfourchant ses grands chevaux, le président Sarkozy avait dit qu'il fallait «refonder» le capitalisme. Les Américains souhaitaient des plans de relance plus énergiques de la part des Européens. À Londres, on s'est entendu pour ne faire ni l'un ni l'autre. Et on s'est serré la main, on s'est fait l'accolade. Et la presse d'applaudir devant une si belle unanimité.

Pourtant, on sait fort bien que, malgré les listes blanche, grise et noire de l'OCDE, les paradis fiscaux vont continuer à fonctionner, que les agences de notation vont demeurer la référence des analyses des boursicoteurs et que les fonds spéculatifs ne seront pas interdits. Les paradis fiscaux comme la Suisse vont collaborer un peu plus avec les États, les agences de notation se feront plus prudentes et les fonds spéculatifs, plus discrets.

Pourtant, la crise que nous vivons illustre d'une manière lumineuse l'amoralité absolue du capitalisme tel que nous le pratiquons depuis une trentaine d'années ainsi que les risques qu'il fait courir aux citoyens. L'appât du profit a remplacé la nécessité du profit, la matérialité de la propriété a été remplacée par des jeux virtuels que même des banquiers chevronnés n'arrivent pas à maîtriser.

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Au départ, les humains s'échangeaient des biens en espérant améliorer leur sort. On peut appeler cela le profit. Puis ils ont employé des gens pour produire des richesses supplémentaires, puis ont convaincu des gens de parier sur la richesse future et, enfin, ont inventé des produits qui n'existent pas. Nous sommes passés de l'enrichissement légitime à la prédation absolue. De cela on ne parle pas, sinon quand les prédateurs sont des fraudeurs comme Madoff à New York. Mais tous ces gens qui jouent avec nos vies et nos avenirs sont des fraudeurs et des arnaqueurs.

Nous avons vécu longtemps en pensant que la Bourse et l'usine, que la finance et l'emploi, évoluaient dans des sphères séparées. Mais voilà, la crise créée par les spéculateurs qui n'ont jamais inventé un seul emploi, la crise, elle, tue les emplois, elle crée de la pauvreté.

On parle des États fragilisés comme l'Islande, des grandes institutions financières, du système financier qu'il faut remettre à flot. Il faut sauver le capitalisme qui nous a mis dans la merde. C'est ce qu'on a fait à Londres: sauver le système pour qu'il ne nous emmerde plus autant.

Localement, la réflexion ne va pas plus loin. Il faut relancer la demande rapidement et la consommation reviendra et les emplois aussi, toujours dans le même système absurde qui répète sans cesse de mille manières que le profit est plus nécessaire que le bien-être de la personne. Alors on donne dans le béton et l'infrastructure. Quand la construction va, tout va. C'est faux. Car la crise marginalise. Les gens qui perdent leur emploi sont soit les plus jeunes, soit des employés en fin de carrière ou encore des employés temporaires. Les premières victimes de la crise, ce ne sont pas les travailleurs de la construction, qui ne sont pas mal lotis, ni les sous-traitants fabriquant béton ou asphalte.

De ces gens, on parle peu. On ne discute surtout pas de modèles alternatifs, de visions différentes d'apprivoiser la réalité et de la transformer. Notre seul outil semble être le béton.

Un économiste et philosophe japonais soutient que, pour lutter contre la crise, il faut investir dans la santé, la nourriture et l'énergie. Pourquoi? Parce que ce sont des secteurs qui échappent à la folie financière des marchés boursiers. Ce qu'il propose n'est finalement pas sorcier. Il propose une économie de proximité qui ne vacille pas au rythme des spéculateurs mondiaux, mais évolue selon les besoins de la population locale. Mesurer nos pas et nos déplacements, encourager les petites entreprises locales, augmenter l'offre de services pour les soins à domicile, les personnes âgées, recentrer l'économie sur les besoins réels et quotidiens en utilisant nos propres ressources; finalement, nous mettre en partie à l'abri de la folie néolibérale. Mais nous sommes bien mal partis. Le ministère de l'Agriculture veut jouer le grand jeu mondial et persécute les fromagers locaux, l'argent de la santé est dans les futurs déficits des PPP du CHUM et la relance, dans le béton. Pour ce qui est des nouvelles énergies, cela est réservé aux copains, pas aux régions. Quand la crise s'est annoncée, on évoquait Roosevelt et le New Deal. Pour le moment, je ne vois nul Roosevelt sur la planète et surtout pas ici. Business as usual for Mr Charest.

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