Le trou à combler

Ex-Centris, à la lumière du jour. Dimanche dernier, l’heure était plutôt sombre pour le complexe, où se déroulait une veillée funèbre à la suite de la fermeture de deux des trois salles de cinéma.
Photo: Jacques Grenier Ex-Centris, à la lumière du jour. Dimanche dernier, l’heure était plutôt sombre pour le complexe, où se déroulait une veillée funèbre à la suite de la fermeture de deux des trois salles de cinéma.

Dimanche soir dernier, mes pas m'ont conduite à une veillée funèbre: des gens en noir à la mine sombre, des cierges allumés sous les étoiles, une faune pas trop bruyante défilant autour d'un cadavre encore fumant, quoique sans suaire, devant le complexe Ex-Centris, boulevard Saint-Laurent. La fermeture de deux salles de cinéma sur trois, avant la conversion des lieux en espaces multiculturels, expliquait ces étranges obsèques.

Et pourquoi se farcir des mines d'enterrement pour deux écrans de moins au centre-ville? demanderont certains. — À cause du trou.

Celui de la cinématographie européenne et étrangère, qui trouvait là une capitale rampe d'accès. Preuve de notre folie collective. Avoir compté sur un entrepreneur privé, Daniel Langlois, phare de la cinéphilie depuis dix ans, pour garder les films au chaud, quelle imprudence! Rien ne l'y obligeait, quand il payait tout de sa poche. Les institutions auraient dû l'épauler depuis longtemps, ou prévoir un plan B.

Soit! Un nouveau complexe culturel de cinq à sept salles (dont le Parallèle, toujours dans le giron d'Ex-Centris) devrait s'intégrer au projet Angus sur l'édicule du métro Saint-Laurent dès 2011, si les dirigeants obtiennent les permis nécessaires...

Place entre-temps au trou temporel: deux ans de films internationaux orphelins. Mais où crécheront-ils dans l'attente d'un nouveau nid?

Chose certaine, dès l'instant où Daniel Langlois a annoncé son intention de modifier la vocation d'Ex-Centris, le milieu, pris à la gorge, s'est mobilisé pour trouver une solution de remplacement. Des projets de salles indépendantes se sont mis à germer. Claude Chamberlan visait un autre promoteur, avant de se rallier au plan d'Angus. Un groupe de joueurs mijote une initiative parallèle dans des salles à rénover. Et ils ne sont pas seuls dans la course. Ça bouge sur quatre fronts différents, mais rien n'est fixé.

Retour au trou temporel. Deux ans, c'est long... Et sans se plaindre, vraiment? On râlera.

Mythe ou réalité, la disette prévue? Faut-il craindre, comme Louis Dussault de K-Films Amérique, que plusieurs distributeurs, qui achetaient des films sur mesure pour Ex-Centris, renoncent aux titres trop pointus, que d'autres vendent certaines oeuvres directement sur DVD, en passant par-dessus la tête des cinémas? «On n'est pas à Saint-Éphrem-de-meu-meu, s'indigne Dussault. Le centre-ville de Montréal doit pouvoir combler les cinéphiles.» K-Films Amérique a retardé quelques sorties de films, faute d'écrans appropriés; celle de Pour un instant, la liberté, du jeune cinéaste iranien Arash T. Riahi, par exemple. Armand Lafond, d'Axia Films, jure qu'il carburera encore aux coups de coeur, quel que soit le contexte. Victor Rego, vice-président au marketing chez Films Séville, tient le même discours: pas question de modifier le type d'acquisitions cinématographiques. N'empêche! Il s'inquiète du sort des oeuvres plus pointues, celles des jeunes auteurs surtout, bel et bien menacées.

Histoire de combler le trou, n'allons pas trop compter sur le cinéma Parallèle pour augmenter son volume de fictions étrangères. Là-bas, on assure que les proportions demeureront inchangées: dix ou douze longs métrages internationaux par année — dont bientôt Three Monkeys du Turc Nuri Bilge Ceylan (Prix de la mise en scène à Cannes. «Sinon, on grugerait nos mandats québécois et documentaire», assure la directrice du Parallèle, Caroline Masse. Dont acte!

Alors les autres?

Le Cinéma du Parc entend éponger en partie (de 10 % à 15 % grosso modo) le vide laissé par Ex-Centris. Davantage de films seront présentés là-bas en version originale sous-titrée en français, comme Two Lovers de James Gray, déjà en salle. Le Cinéma du Parc héritera d'Il divo de Paolo Sorrentino (Prix du jury cannois) avec sous-titres français, alors que l'AMC proposera la version avec sous-titres anglais. Et vogue ainsi le navire pour les prochains mois!

Mario Fortin, à la tête du Beaubien, quand même loin du centre-ville, envisage de sauver à peu près 10 % des films traditionnellement destinés aux salles disparues. Il discute avec les distributeurs, brasse ses cartes, évalue le jeu.

Le Quartier latin a toujours diffusé des oeuvres d'auteurs avec vocation grand public. Daniel Séguin, directeur général chez Cineplex Divertissement pour le Québec, entend, à la suite d'une rencontre avec un groupe de distributeurs indépendants, mettre la main à la pâte. Depuis hier, Les enfants sont partis de l'Argentin Daniel Burman, une oeuvre aux codes subtils qui aurait sans doute atterri ailleurs, a pris l'affiche du Quartier latin. Parlez-moi de la pluie d'Agnès Jaoui et Le Bal des actrices de la Française Maïwenn également. D'autres suivront bientôt, dont le brutal et remarquable Gomorrah de l'Italien Matteo Garrone, programmé là-bas avec sous-titres français dès le 17 avril.

Daniel Séguin précise que tout va dépendre de la réception du public pour le plan de match. «S'il suit, on est là.» La balle est dans le camp du spectateur. Sauf qu'Ex-Centris pouvait garder un film trois semaines à l'écran, populaire ou pas. Langlois encaissait les pertes éventuelles. Désormais, les impératifs du marché joueront davantage sur un univers cinématographique fragile, où le succès n'est pas garanti. Quant à combler tout à fait le trou dans l'immédiat, n'y songez pas. Oui, les veillées funèbres ont parfois lieu d'être...

***

otremblay@ledevoir.com

À voir en vidéo