Essais québécois - Ceci n'est pas une chronique d'essais

Vous êtes ici, croyez-vous, dans une chronique d'essais. Mais en est-ce bien une? Ne seriez-vous pas plutôt en train de lire un de «ces chroniqueurs qui mettent toute la prose d'idées, y compris d'authentiques essais, sur le même pied en se con-tentant de résumer la pensée d'un auteur sans tenir compte des divers niveaux de lecture que l'attention à l'énonciation, dans le cas des essais, permet de discerner»? Ce serait, en effet, le cas ici, s'il faut en croire la thèse développée par le professeur de littérature Robert Vigneault dans Dialogue sur l'essai et la culture.

Cette chronique, donc, pour être vraiment fidèle à son contenu, devrait plutôt se présenter sous la rubrique «Études et essais». Pourquoi, au juste? Parce que, selon Vigneault, c'est par abus de langage et confusion conceptuelle qu'on accole l'étiquette d'essai à toute la prose d'idées. «Les études, précise-t-il, relèvent de la prose d'idées de communication courante, tandis que l'essai est aussi une prose d'idées, mais transmuée par l'écriture.»

On pourrait croire, à lire ces savants distinguos, que nous sommes ici en présence d'un ouvrage qui, par zèle linguistique, coupe les cheveux en quatre. Ce ne serait pas totalement faux, mais néanmoins injuste. Brillant essai — oui, oui, c'en est un — dialogué qui explore la nature même du genre essayistique, l'essai «dans toute sa pureté formelle», l'ouvrage de Vigneault regorge de fascinantes réflexions.

À ceux qui considèrent l'essai, d'un point de vue littéraire, «comme un écrit mineur, inclassable, qu'on n'a pas honte d'ignorer», Vigneault réplique par un classique québécois du genre, la célèbre Petite essayistique, du regretté André Belleau. Dans cet essai sur l'essai, le professeur de l'UQAM rappelait que tout «écrivain est toujours d'abord et avant tout un réécriveur», que l'essayiste «est un artiste de la narrativité des idées» et qu'il procède, au fond, à «une réelle dramatisation du monde culturel». Il affirmait, en d'au-tres termes, que l'essayiste est un écrivain au sens plein du terme.

Vigneault adhère à cette conception de l'essai et déplore qu'elle soit si souvent dévoyée. On oublie, note-t-il, que, dans ce genre littéraire, «la façon est indissociable de la justesse même de la pensée». Une étude peut se résumer par ses idées; pas un essai, «où toute l'attention doit porter sur l'écriture, seule révélatrice de la pensée dans sa pleine justesse». L'essai, autrement dit, déploierait une pensée libre et sans système, contenue dans son style même.

L'usage a fait que, de nos jours, on appelle «essai» toute prose d'idées et qu'on réserve le terme d'«essai littéraire» au genre que décrit Vigneault. Le professeur, pourtant, ne veut pas en démordre et qualifie de pléonasme ce dernier terme. «L'essai est littéraire, tonne-t-il, ou bien ce n'est pas un essai, c'est autre chose, de valable peut-être, là n'est pas la question, mais qu'on n'a tout simplement qu'à désigner par son nom.»

Réflexions éclairantes

Cet entêtement, ébranlé et relancé grâce à la forme dialoguée du livre, nous vaut de très éclairantes réflexions sur le genre essayistique. Ainsi, explique Vigneault, il ne faut pas confondre la communication, qui est «l'acte de l'utilisateur modèle de la langue, solidaire d'une communauté de pensée et d'action, harmonieusement intégré dans la société», et l'écriture, qui consiste à «s'affranchir de tout port d'attache, [à] sortir des circuits du discours et de la parole, pour enfin manifester sa singularité par une oeuvre». La littérature, donc l'essai, relèverait de la non-communication, dans laquelle «les mots [ne] sont plus au service des idées, mais, au contraire, les idées au service des mots». Pierre Vadeboncoeur, par exemple, serait «le plus représentatif des essayistes québécois». Jean-François Lisée, quant à lui, signerait plutôt des études. Dans la même logique, Vigneault précise que «la dissertation nous achemine vers une conclusion rationnelle», alors que l'essai «débouche sur une prise de conscience». Le communicateur ou celui qui s'applique à disserter veut démontrer quelque chose, alors que l'essayiste «entretient un rapport lyrique avec l'objet culturel».

Pour nous plonger au coeur de la distinction essayistique, le professeur multiplie les citations révélatrices. «Et même quand j'affirme, j'interroge encore», retient-il de Jacques Rigaut. Il emprunte à Jacques Brault cette formule selon laquelle l'essayiste serait «un philosophe à l'état sauvage: plus pensif que penseur». Il s'agit pour l'essayiste, selon l'expression de Jean Éthier-Blais, de «soi-même s'écrire», c'est-à-dire de déployer, pour reprendre l'expression de Jean-Louis Major, «un je de l'écriture et non une écriture du je», afin de pouvoir lire, lance bellement Claude Roy, «ce que je ne savais pas que j'allais écrire».

L'essai, selon Robert Vigneault, c'est bel et bien de la «littérature-faite-avec-des-idées» et non pas seulement de la prose d'idées, aussi stylisée soit-elle. En ce sens, on doit lui donner raison: ceci n'est pas qu'une chronique d'essais, mais aussi d'études, de traités, de monographies. L'usage, cela dit, a ses lois et il continuera de s'imposer, n'en déplaise à Vigneault qui devra supporter, le cas échéant, l'utilisation du pléonasme «essai littéraire». On peut même lui en fournir d'autres, s'il nous promet d'en nourrir ses savants dialogues à venir.

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louisco@sympatico.ca

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Dialogue sur l'essai et la culture

Robert Vigneault

Presses de l'Université Laval

Québec, 2008, 92 pages

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