Le big-bang Dickner

Ensuite: les grands événements historiques vont débouler, à commencer par la chute du mur de Berlin. Mais vus à distance, par deux ados. Un gars, une fille. Plantés devant la télé, dans un sous-sol de Rivière-du-Loup.

Ce n'est qu'un début. Tout arrive dans ce roman, les choses les plus inimaginables, inattendues. L'impression, parfois, de feuilleter une bande dessinée. Puis, au tournant, de glisser dans un roman de science-fiction. Avant de tomber dans un polar...

Aussi: la sensation, à certains moments, que Réjean Ducharme n'est pas loin. Quand ce n'est pas Kafka. Divers univers cohabitent, s'entrechoquent, les images défilent comme dans un film en accéléré. Le big-bang n'est pas loin.

N'ajustez pas votre appareil: vous êtes chez Dickner. Nicolas Dickner. L'auteur du fameux Nikolski. Qui a séduit la critique, récolté une flopée de prix et conquis des dizaines de milliers de lecteurs avant d'être traduit en dix langues.

Même ton hirsute. Même attention aux petits détails, jusqu'à l'obsession. Même joyeuse érudition. Même genre de personnages sortis de nulle part. Même goût de l'errance, de la dérive, même souci pour la lignée, l'origine. Et même époque, même génération.

Au bout du compte, la même question nous taraude: comment il a fait, Nicolas Dickner, pour mettre tous ces morceaux ensemble? Pour faire en sorte que ça se tienne tout en ayant l'air complètement disparate, saugrenu, déjanté?

Il y a des accalmies, oui. Des moments où l'attention retombe un peu. L'action ralentit. Et puis oups, c'est reparti. Jusqu'à ce qu'on se dise: non, là, il charrie!

Même la structure du roman est bizarre. On se demande pourquoi, vers la fin, tout à coup, on revient au début. On se demande aussi comment un narrateur qui n'est pas là peut voir et décrire ce qu'il n'a pas pu voir.

Inutile de résumer l'histoire. Pas plus que celle de Nikolski elle ne se laisse raconter en deux temps trois mouvements. Il faudrait la réécrire, tout simplement, la réinventer pour en parler.

Vous dire simplement ceci: les deux ados dans le sous-sol de Rivière-du-Loup sont tout simplement craquants. La fille, surtout, qui est polyglotte, assoiffée de science et en pâmoison devant David Suzuki.

En passant: elle s'appelle Hope... et vient d'une famille de fous où tous les membres ont cette faculté de pouvoir prédire la fin du monde. Son chiffre à elle: le 17 juillet 2001. Mais elle n'est pas la seule à arrêter cette date fatidique, ce qui va la conduire dans une épopée sans queue ni tête, jusqu'au Japon.

N'essayez pas de comprendre, c'est comme ça. Pendant ce temps-là, à l'autre bout du monde, à Rivière-du-Loup, son ami non plus ne la comprend pas. D'ailleurs, il est sans nouvelles d'elle.

Ah oui, j'oubliais: c'est une histoire d'amour aussi. Une histoire d'amour sur fond de fin du monde qui n'aura pas lieu. Pas tout de suite.

Mais je n'ai encore rien dit. Rien dit de ce qui fait la force de ce roman désarçonnant, déconcertant. C'est ce qui est caché, je crois. Ce qui se lit entre les lignes.

La fin du monde

C'est ce regard en biais posé sur les aberrations du monde dans lequel nous vivons. C'est cette façon de mettre en scène une génération accroc à la télé, qui a grandi dans l'attente imminente d'une attaque nucléaire.

Comme le dit le narrateur: «Dans la cour de mon école primaire, l'holocauste atomique était un sujet de conversation comme un autre. Entre deux marelles, nous discutions bunker, radiations, plutonium et mégatonnes.»

Puis, les années ont passé: «La chute de l'URSS nous laissa un peu décontenancés. Peu importe: il nous restait les pluies acides, la couche d'ozone, les substances cancérigènes, le cholestérol, la désertification, la fluoration de l'eau courante et les astéroïdes — n'importe quoi pourvu que ce soit imminent.»

Au bout du compte: «Nous avions tant attendu la fin du monde qu'elle faisait désormais partie de notre ADN.»

Voilà, c'est cette inquiétude-là qui porte le roman. C'est cette gravité qui gronde, sans en avoir l'air. Qui n'arrive pas à s'exprimer autrement que dans le foisonnement, dirait-on.

Surenchère, juxtaposition des contraires, jaillissement de l'inattendu, explosion de l'imaginaire: ça prend ces allures-là. Ça s'amuse ferme, ça rit, ça folâtre et ça virevolte, mais dessous il y a toutes sortes de questions. Des questions laissées sans réponses.

Des questions pêle-mêle. Sur le sens de la vie, la place du hasard dans nos vies. Sur la finitude, nécessairement. Et sur cette propension à la destruction, à l'autodestruction. Sur le lien qui nous unit aux autres, aussi. L'amour, bien sûr. Et l'entraide. Tout ça.

Tout ça reste un mystère, finalement. Que la science tente tant bien que mal d'expliquer. Que la télé tente de capter sur le vif. Mais que la fiction, le roman, peut-être, assimilent mieux.

Ce roman-là, en tout cas, sans finalité apparente, y parvient admirablement.

***

Tarmac

Nicolas Dickner

Alto

Québec, 2009, 280 pages

En librairie dès le 15 avril.

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