En aparté - La fabrique à voyages

Quelle destination pour les vacances? Londres, Tokyo, Sydney, Rome, Honolulu? Cela dépend. «Complet pour Madrid? Bah! Trop cher, de toute façon... Donnez-moi plutôt deux billets de votre promotion pour Rio...» Les villes, partout, sont devenues des marchandises, des machines qui permettent de vivre des aventures préprogrammées, au diapason d'un universel en voie de waltdisnéisation complète.

Une agence de voyages qui entendrait ne pas offrir du connu à ses clients — tour Eiffel, Colisée, Taj Mahal, statue de la Liberté, Château Frontenac — fermerait bien vite ses portes. Pour soutenir cette demande de pittoresque, les villes se transforment volontiers en musées figés.

Au fond, le visiteur moyen tient à voir ailleurs ce qu'il connaît déjà chez lui grâce au truchement de la télévision, des livres, des photos. Évidemment, il revient souvent de son voyage un peu déçu puisque les images de cartes postales dont il a été gavé au départ ont toujours une longueur d'avance sur le réel. En matière de voyage, tout consiste donc désormais à faire correspondre au mieux le réel avec l'irréel...

Rien d'étonnant, dans ce contexte, à ce que partout le faux gagne du terrain sur le vrai. Prenez le cas de Venise, explique Régine Robin. La ville de l'amour n'a cessé de décliner pour devenir une sorte de bijou mort du patrimoine, comme bien d'autres villes qu'elle symbolise désormais. La population de Venise est en constant déclin: 1951: 191 000 habitants, 1966: 135 000, 1995: 70 000. Le Guide du routard parle désormais de 40 000 habitants seulement. On y vient pour voir, mais on n'y vit plus.

Où vit-on? Une ville comme Las Vegas, avec son faux petit Venise, son faux petit Paris et toute sa faune du faux, prolifère dans une orgie de kitsch. Las Vegas dépasse désormais les 2 millions d'habitants. Et la ville ne cesse de grandir.

Rien de bien différent chez nous, lorsqu'on y songe. Nom-bre de Montréalais préfèrent habiter les pseudomaisons victoriennes en fausses pierres des banlieues champignons tandis que les vrais bâtiments du XIXe siècle se lézardent et finissent par tomber sans émouvoir personne. Tout, plutôt que d'affronter la réalité homogène d'un lieu historique!

Les gens préfèrent de plus en plus vivre dans une imagerie, façon Las Vegas, plutôt que dans l'image pure, façon Venise. Autrement dit, des fragments de mémoire, même assemblés n'importe comment, triomphent de plus en plus de l'Histoire. Une reproduction de l'Égypte ancienne dans un centre d'achat apparaît de plus en plus banale. «On trouve partout à présent des zones off world qui sont des répliques miniatures de la Californie du Sud, en particulier de Beverly Hills», explique Régine Robin. L'inouï du kitsch devient la norme.

Faut-il se moquer de tout ce faux en trompe-l'oeil qui prolifère partout en marge d'espaces historiques glorifiés, mais de plus en plus morts? «La mondialisation a déterritorialisé nos derniers ancrages», écrit Robin, sans cacher sa fascination et son intérêt pour ces zones curieuses où s'établit peu à peu une nouvelle représentation du monde. Dans Mégapolis, elle multiplie les dérives dans des lieux inconnus de New York, Londres, Buenos Aires, Tokyo et Los Angeles avant d'en arriver à conclure que le disparate d'une ville moyenne comme Montréal l'enchante. «À Montréal, on serait bien justement parce qu'on ne serait pas tout à fait "chez soi", un tiers lieu, un hors lieu, un espace pour respirer sans se sentir totalement concerné, un dedans-dehors.»

Régine Robin a publié en 2001 un livre consacré à Berlin qui lui a valu le Grand prix de la Ville de Montréal. Elle a aussi déjà remporté un Prix du Gouverneur général pour un roman curieux. Mais Mégapolis, publié chez Stock, est peut-être son meilleur livre à ce jour. C'est vous dire.

***

Patrick Poivre d'Arvor sera au Salon du livre de Québec. Le ministère des Relations internationales accueille l'ancien maître du téléjournal de TF1 «pour mousser le prestige du prix France-Québec», remporté cette année par Christine Eddie avec ses Carnets de Douglas, publiés aux Éditions Alto.

Depuis deux ans, cet homme qui a débouché le champagne en ondes lors de l'élection de Nicolas Sarkozy agit comme parrain du prix. PPDA a beau avoir écrit quelques livres populaires, on se demande bien tout de même en quoi il peut représenter une caution littéraire.

Le quotidien Libération, qui le suit de près, le décrit plutôt, dans un clin d'oeil à l'oeuvre d'Oscar Wilde, comme une sorte de «Dorian Gray de l'information se repeignant sans cesse en journaliste intègre, en écrivain majeur, en héros romantique et désormais en menhir déontologique». Même au temps de sa présence à TF1, certains de ses collègues, dans un livre intitulé Madame, monsieur, bonsoir, l'ont accusé d'écrire en vérité bien peu lui-même.

Mondain sans cesse à fleur d'écran, il a été condamné en 1996 à 30 800 euros d'amende et 15 mois de prison avec sursis pour «abus de bien sociaux», selon l'expression élégante de la justice française. Au programme: avions privés, notes salées de restaurants, hôtels, hélicoptères. De quoi peut-être écrire un roman.

PPDA a aussi beaucoup fait parler de lui pour avoir présenté très sérieusement, à la fin de 1991, une curieuse «entrevue» de Fidel Castro. Les phrases du Lider maximo, tirées d'une simple conférence de presse, avaient été découpées puis remontées avec des questions de PPDA enregistrées après coup, comme si le chef d'État lui avait accordé une entrevue particulière! Cette pseudo-entrevue est encore citée régulièrement comme un cas patent de manipulation journalistique. Selon le documentariste Pierre Carles, qui avait mis à jour cette histoire, PPDA continuait néanmoins après coup de se prendre «pour l'égal du président de la République».

PPDA profite en tout cas de sa venue au Québec pour réaliser aussi une émission d'Artv, Horizons lointains, consacrée à la littérature québécoise. Au programme, pas vraiment de surprises, comme on s'en doute: Jacques Godbout, Nelly Arcand, Danny Laferrière, Jean-François Beauchemin, Marie-Sissi Labrèche, Monique Proulx, Nicolas Dickner, Catherine Mavrikakis.

***

jfnadeau@ledevoir.com

À voir en vidéo