Trop, c'est trop!

Une des choses les plus difficiles en politique est de savoir partir à temps. Monique Jérôme-Forget a attendu cinq mois de trop et elle était certainement la première à le savoir.

Quand Jean Charest a déclenché des élections, au début de novembre, la ministre des Finances était au sommet de sa popularité. Même avant le départ de Philippe Couillard, elle était devenue le numéro 2 du gouvernement. Ce qu'elle disait était presque tenu pour parole d'Évangile.

Aujourd'hui, personne ne croit qu'elle ignorait à quel point la crise financière risquait de déstabiliser les finances publiques et d'avoir des effets désastreux sur les résultats de la Caisse de dépôt.

En bon soldat, elle a accepté de défendre l'indéfendable, y compris la nomination de Michael Sabia, qui lui a été imposée, mais le coeur n'y était visiblement plus. Au cours des dernières semaines, la dame de fer avait plutôt l'air d'un boxeur groggy qui tenait encore debout simplement par son refus obstiné de plier les genoux.

Même si elle s'est dit prête à revenir témoigner devant la commission parlementaire qui poursuivra l'examen du fiasco de la Caisse de dépôt, il est à espérer qu'on lui épargnera cet ultime pensum. De toute manière, on n'en tirera rien de plus que le peu qu'elle a bien voulu dire.

M. Charest aurait certainement préféré qu'elle demeure en poste au moins jusqu'à l'ajournement des travaux de l'Assemblée nationale, en juin, mais il y a des limites à casquer pour un autre, fut-il un «ami pour la vie». Il vient un moment où trop, c'est trop. Depuis 2003, le premier ministre «brûle» ses ministres des Finances à un rythme inquiétant. Le successeur de Mme Jérôme-Forget risque lui aussi d'avoir une existence mouvementée.

***

Par un de ces tours malicieux que joue parfois l'histoire, celle dont la rigueur budgétaire était le leitmotiv aura aussi été celle qui a replongé le Québec dans un déficit dont on peut difficilement prédire la fin.

Il ne faudrait cependant pas que les circonstances de son départ fassent oublier la remarquable adaptation à la vie politique de cette femme dont les dispositions ne semblaient pas évidentes au départ.

Même si sa compétence ne faisait aucun doute, ses années dans l'opposition n'ont pas été faciles. Avec le temps, les Québécois en sont arrivés à apprécier sa franchise, mais sa façon parfois brutale de dire les choses a longtemps constitué un handicap.

Dès sa nomination au Conseil du trésor, après les élections de 2003, elle s'est mis les pieds dans les plats en déclarant, à la stupéfaction du premier ministre, qu'il était risqué de boire l'eau de Montréal. Sa malheureuse altercation avec une vendeuse d'une boutique de luxe, qu'elle avait tenté d'intimider en faisant valoir sa qualité de ministre, était également du plus mauvais effet.

Après des débuts aussi laborieux, il est d'autant plus méritoire d'avoir su gagner l'estime de la population. Dans un monde où la langue de bois est la norme, sa façon de dire les choses comme elles sont a été comme une bouffée de fraîcheur. Avec sa sacoche, elle est devenue un véritable personnage. Combien de ceux qui ont défilé au conseil des ministres depuis 2003 peuvent en dire autant?

Ses différends avec Jean Charest ne datent pas des derniers mois. Le premier ministre a profité d'un de ses voyages au Mexique pour décréter que les écoles privées juives seraient subventionnées à 100 %. La présidente du Conseil du trésor s'y opposait catégoriquement, ce qui démontre qu'elle avait non seulement du courage, mais également un solide bon sens politique.

***

Après les très dures négociations avec les syndicats du secteur public, la voir bras dessus, bras dessous avec la présidente de la CSN, à l'occasion du règlement sur l'équité salariale, a marqué une sorte de tournant.

Ceux qui la connaissaient savaient qu'elle était une féministe convaincue, mais elle traînait jusque-là l'image d'une femme insensible, uniquement préoccupée par le rendement et les colonnes de chiffres.

Même si beaucoup reste encore à faire, l'équité salariale risque d'ailleurs de peser plus lourd dans son bilan que son grand projet de réingénierie de l'État, qui a été promptement rangé sur les tablettes.

Bien sûr, il y a les partenariats public-privé. Il est encore trop tôt pour savoir comment tournera le projet du CHUM, mais il pourrait bien réserver aux PPP l'enterrement le plus coûteux des annales québécoises.

Dans son dernier budget, Mme Jérôme-Forget a dépoussiéré le rapport Montmarquette sur la tarification des services publics. Au-delà des impératifs budgétaires immédiats, qui imposent de trouver de nouvelles sources de revenus, il y a là un débat de société dont le Québec n'a pas les moyens de faire l'économie. Dans d'autres circonstances, la ministre des Finances aurait certainement aimé animer ce débat. On n'est jamais aussi efficace que quand on croit ce qu'on dit.

***

mdavid@ledevoir.com

À voir en vidéo