Perspective - Ce génocide qui dure depuis quinze ans

Des enfants d’un camp de déplacés dans la province congolaise du Kivu, en 2008
Photo: Agence France-Presse (photo) Des enfants d’un camp de déplacés dans la province congolaise du Kivu, en 2008

Il y a quinze ans commençait au Rwanda un génocide qui n'a pas fini de semer ses métastases, explique le chroniqueur du Devoir Gil Courtemanche dans un texte préparé à l'occasion de ce terrible anniversaire.

Il y a eu cette nuit du 6 au 7 avril 1994 quand les machettes, les grenades, les gourdins ont commencé les massacres, et les hommes, les viols. Durant cette nuit, au tout début de cette entreprise du mal absolu, les premiers saccagés furent des gens que je connaissais et que j'aimais. Salut Lando et Hélène et vos magnifiques enfants. Salut le sourire confiant de Lando qui croyait à la démocratie, qu'il avait un peu apprise ici durant ses études universitaires et qu'il tentait d'instaurer au Rwanda. Il fut tué pour deux raisons: sa croyance en la démocratie et le fait qu'il était tutsi. Mais quelques-uns de ses voisins qui étaient hutus et militaient avec lui pour le changement furent aussi assassinés. Durant cette nuit, on mit en place un mécanisme implacable, on déclencha l'attaque finale contre le droit et la différence. C'était une attaque frontale contre les fondements de la civilisation moderne, une plongée rétrograde dans l'obscurantisme des haines injustifées, un refus quasi théologique de ce que les humains peuvent faire de mieux. Vivre ensemble.

Ils ne furent pas les premiers à agir ainsi, mais dans leur terreur, les bourreaux furent plus efficaces malgré leur pauvreté que les Allemands qui avaient engendré un même cauchemar mortuaire et raciste.

Je ne suis pas Rwandais. Je ne pense pas chaque jour à un proche disparu dans la tourmente de ces cent jours. Mais au Rwanda, le génocide se poursuit, il fait partie du paysage et du vent qui balaie les collines. En compagnie de Victor qui avait perdu plus de deux cents membres de sa famille, j'ai rencontré sur une piste un jeune homme qui avait tué quelques-uns de ses parents. Ils en avaient discuté calmement et Victor avait accepté les regrets du jeune assassin, convaincu que la justice divine vaincrait finalement, convaincu que la justice locale ne servait à rien. Il n'avait pas pardonné. Il avait accepté les excuses. Et depuis, ils demeurent voisins, se voient, se saluent peut-être, font leur marché au même endroit. Elles sont ainsi, toutes les collines du Rwanda, frères, soeurs, cousins de tueurs, revenus sans trop demander pardon aux veuves, car sur les collines vivent surtout des veuves et des orphelins que les veuves ont adoptés sans demander leur acte de naissance. «Les femmes sont l'avenir de l'homme.»

Le génocide se poursuit autrement. Il justifie la dictature du président Kagamé, permet l'emprisonnement de tout ce qui peut ressembler à une idée de démocratie. Le génocide est complètement instrumentalisé par le régime tutsi. Car nous sommes revenus paradoxalement à une conception ethnique de l'État. Mon ami Lando luttait pour un État multiethnique et démocratique. Ceux qui ont emprisonné ses assassins, ou du moins les ont vaincus, ont recréé le même modèle. Je ne crois pas que Lando serait heureux, lui le Tutsi, dans cet État tutsi. Je crois qu'il militerait dans l'opposition et que le gouvernement l'emprisonnerait.

Le génocide de 1994 se poursuit et tue chaque jour. Pas une seule journée depuis quinze ans, le génocide n'a cessé de tuer. Le génocide voyage. Avec les deux millions de Hutus réfugiés au Kivu en 1994, encadrés par les milices et les militaires du régime déchu, le génocide rwandais a déposé ses cellules cancéreuses et ses métastases dans la République démocratique du Congo, qui à l'époque s'appelait Zaïre. La présence dans le pays voisin de ces milices fut une des principales causes des deux guerres qui ont déchiré la RDC. Sans génocide rwandais, Kabila ne renverse pas Mobutu. L'Ouganda, l'Angola, le Rwanda ne se taillent pas des zones d'influence et de spoliation des richesses minières. Sous prétexte de poursuivre les génocidaires, mais plutôt en quête de diamants et d'or, le Rwanda ne ravage pas la province du Kivu. Deux millions de morts, mon ami Lando, deux millions.

Deux millions que le monde a laissés mourir en silence, car ils n'étaient pas victimes de racisme ou de génocide, mais de violence ordinaire orchestrée par des États reconnus. Le pire du génocide rwandais s'est déroulé dans l'État voisin. Deux millions. Et ça continue.

Qu'avons-nous fait pour honorer la mémoire des morts et dire une fois de plus «plus jamais»? Peu, car, comme on le sait, l'Afrique est un continent sans importance. Pour la RDC, nous avons formé une force internationale, la MONUC, qui ne fait qu'un maigre et timide tampon entre les tueurs des différents groupes armés.

Le seul progrès notable que la communauté internationale ait accompli est la création de la Cour pénale internationale. Le Traité de Rome dont elle est issue consacre en particulier le droit des victimes et déclare la fin de l'impunité. J'y ai passé plusieurs mois récemment. L'institution balbutie encore, elle invente ses normes de justice, tente parfois d'être plus catholique que le pape, mais elle existe dorénavant, enquête, accuse et emprisonne. Elle traduit en justice des criminels qui avant le génocide rwandais vivaient dans leur palais ou un exil doré. Voilà le seul geste que nous avons fait pour demander pardon pour la mort de Lando, la création de la CPI.

Lando, pour le moment, cela te semble dérisoire, je te comprends. Et oui, le génocide se poursuit.
24 commentaires
  • Foucher Pierre - Inscrit 8 avril 2009 02 h 35

    L'assassinat de Lando

    Je partage beaucoup des émotions de Gil Courtemanche, et ce d'autant plus que je connaissais bien Landoald NDASINGWA dit "Lando" et son épouse canadienne et adorable comme leurs deux enfants.

    Mais Gil COURTEMANCHE semble ignorer les débats qui se sont déroulès à la fin de 2008 au TPIR d'ARUSHA. Débats au cours desquels le Procureur de ce Tribunal a été rappelé à l'ordre car il a été convaincu de dissimuler des preuves favorables à la défense des accusés (Procès Militaires II, je crois, à vérifier..).

    Parmi ces preuves figuraient des témoignages établissant de manière incontestable que Lando et sa famille ont été assassinés par le FPR et non par les Interhamwe.

    Il aurait été bon de le préciser ici!

  • Serge Charbonneau - Inscrit 8 avril 2009 05 h 13

    Une douleur bien complexe

    Sans aucun doute, quelle terrible douleur ce fut que d'écrire ce texte!
    Et sûrement, combien cette douleur a dû être vécue mille fois pire il y a quinze ans.

    Une douleur qui jamais ne peut s'effacer.
    Une douleur qui reste comme un éternel hier.

    Quelle tristesse profonde que la folie des hommes!
    Comment croire et expliquer qu'un coeur d'homme devienne à ce point fou?
    Une folie pure comme si la dignité humaine était une invention.

    Se dire que ce vent de folie qui balaya les collines rwandaises il y a quinze ans est un douloureux mauvais souvenir qui appartient au passé, nous réconcilie un peu avec le coeur humain. Mais le constat qu'en fait Monsieur Courtemanche est un constat à pleurer.
    Comme si de cette atrocité, le régime dictatorial du pays se nourrissait et régnait impunément avec la bénédiction du monde.

    « Le génocide de 1994 se poursuit et tue chaque jour. Pas une seule journée depuis quinze ans, le génocide n'a cessé de tuer. Le génocide voyage. »
    Quel terrible constat!

    Comment peut-on se dresser médiatiquement de façon si fulgurante contre certaines dictatures (Mugabe) et fermer les yeux sur d'autres qui tuent quotidiennement depuis quinze ans?

    Il y a quinze ans, mais d'où est donc venue cette effroyable folie?
    Comment une telle folie peut-être surgir?
    Une folie comme un réservoir d'essence.
    Nous vivons sans crainte entourés d'essence. On connaît son danger. On sait tenir les étincelles loin des réservoirs.
    La folie est-elle comme de l'essence? Y a-t-il une bande criminelle qui a allumé la mèche pour semer le chaos et en profiter pour s'approprier les richesses de la région?

    Quelle supposition abjecte! Mais à voir la réalité et Monsieur Courtemanche la voit sans doute mieux que quiconque, on est en droit de se demander: cette terrible folie fut-elle provoquée et même orchestrée?

    « Sans génocide rwandais, Kabila ne renverse pas Mobutu. L'Ouganda, l'Angola, le Rwanda ne se taillent pas des zones d'influence et de spoliation des richesses minières. »

    Deux millions de morts! Est-ce possible?
    On n'a presqu'envie de dire: Non c'est impossible, cette folie était tout simplement pure. Elle est trop terrible! Voyons même l'avidité la plus cupide ne pourrait provoquer une telle démence, voyons! Et pourtant... la réalité est là. Une réalité effrontée qui nargue la dignité humaine.

    Monsieur Courtemanche dit à son ami:
    « Deux millions de morts, mon ami Lando, deux millions que le monde a laissés mourir en silence, car ils n'étaient pas victimes de racisme ou de génocide, mais de violence ordinaire orchestrée par des États reconnus. Le pire du génocide rwandais s'est déroulé dans l'État voisin. Deux millions. Et ça continue. »

    Et ça continue? Et ça continue ?
    Vous dites bien: "Et ça continue!" Depuis quinze ans la réalité se fout de la dignité humaine. Ces «États reconnus» se foutent de la dignité humaine et vide le sous-sol africain bien pénard pendant qu'on s'entretue parce que des malins allument la folie?

    S'il n'y avait pas eu ce quinzième anniversaire, l'aurait-on su?
    Y aurait-il eu un «acharnement médiatique» contre ceux qui allument la folie et vide le sous-sol de ces pauvres miséreux?
    Un «acharnement médiatique» du type «méchant Mugabe», «méchant al-Béchir», «méchante Chine», «méchante Birmanie», «méchant Chávez», «méchant Morales», «méchants Russes»... Vous savez, ces «acharnements médiatiques qui vous lavent le cerveau et qui vous mettent les idées bien en place.

    Pourquoi donc Kagamé est épargné? Pourquoi donc personne ne connaît les méfaits de ce régime dictatorial?
    Pourquoi ne connaît-on pas Joseph Kabila?
    Pourquoi?
    Pourquoi connaît-on Mugabe et ne connaît-on pas Kagamé ou Kabila?
    Pourquoi al-Béchir et pas Kabila?

    « Deux millions. Et ça continue. »

    Et la CPI ?
    Qui sert-elle vraiment la CPI ?
    Les Hutus, les Tutsi ou les États reconnus ?

    Et ça continue !

    C'est bien complexe l'Afrique !
    Partout où il y a des richesses à exploiter, ça devient bien complexe.


    Serge Charbonneau
    Québec

    P.S.:

    Pour essayer de comprendre toute cette complexité, Augustin Mukamba, leader de « La 3e force » et candidat de l'alternative à Joseph Kabila, nous décrit cinq combats.

    « Cinq combats à la place des cinq chantiers »

    "Cinq combats qui auraient un même soubassement : le sous-sol congolais."

    "... on voit carrément la guerre de repositionnement économique à ciel ouvert : il s'agit bien d'un conflit engagé par l'Occident contre l'Asie. "
    " Curieusement, tous les terrains où la Chine occupe de l'espace deviennent des terrains à problème. Les exemples les plus directs sont la RD Congo et le Soudan. Les Congolais paient un lourd tribut "

    http://www.congoforum.be/fr/analysedetail.asp?id=1

    Aussi une Lettre ouverte à Son Excellence Monsieur JOSEPH KABILA, Président de
    la République Démocratique du Congo

    Bukavu ce dimanche 01 février 2009

    « Le temps est venu pour démissionner »

    Excellence Monsieur le Président,

    Qu'il nous soit permis de formuler nos voeux de bonheur et de paix à
    vous-même et à toute notre chère Nation qu`est la RDC en ce début de
    l`an 2009.

    Nous voilà encore une fois avec une lettre ouverte, bien qu`étant sur
    que les gens qui vous entourent, dans votre gouvernement parallèle,
    ne vous la présenteront pas comme d`habitude.

    En tant que fils et filles de ce pays et pensons que vous l`êtes
    aussi, nous ne pouvons pas nous taire, ni regarder impuissants la
    dégradation manifeste qui vit notre grand, beau et cher pays, devenu
    la proie de la convoitise, de l'impunité, de l'immoralité et de la
    complaisance d'adulateurs qui ne pensent que continuer à piller les
    biens de notre riche sous-sol.

    Le temps est venus pour se rendre compte et avouer vos échecs depuis
    votre accession au pouvoir ce 26 janvier 2001
    ...

    Des Amis sans Frontières du Congo

    À lire:
    http://fr.dir.groups.yahoo.com/group/groupedeicong

  • Paivi Leandersson - Inscrite 8 avril 2009 05 h 37

    Thank you for reminding us

    Mr Courtemanche
    may your voice never fade out in this matter. We have an obligation to remember. In order to learn. In order to understand.
    The more rwandese I encounter with, the higher the pile with sad stories rises.
    We need someone to remind us that there are people who have to face much worse things than the western econic crises.

  • Roger Vallée - Inscrit 8 avril 2009 06 h 05

    Merci, M. Courtemanche

    Merci, pour votre analyse qui me permet de saisir des enjeux régionnaux dans ce continent qui est si difficile à comprendre. Les ethnies, la culture , les enjeux politiques,l'argent, tout cela s'entrecoise et sans bonne analyse, il est très difficile de s'y retrouver.Avec toutes ces coupures dans les médias, je me demande, si ce type de journalisme ira en se dégradant.Merci à vous et au Devoir.

  • Janet Desroches - Inscrite 8 avril 2009 07 h 34

    La Genocide sans fin

    Un vrai tragedie. Impossible de penser que ca peut se produise, sans intervention; c'est encore pire parce ce qu'il y avait de la complicite.

    Et en Palestine, aussi, un autre tragedie, ou les Israelis sont en train "d'engendré ce même cauchemar mortuaire et raciste."