La première fissure

À première vue, l'affaire paraît anodine. Alors que démarraient les travaux de la commission d'enquête Oliphant sur les relations d'affaires entre Brian Mulroney et Karlheinz Schreiber, l'entourage du premier ministre Stephen Harper a affirmé la semaine dernière que l'ancien chef n'était plus membre du Parti conservateur. Le premier intéressé, indigné, a vite fait savoir, par la voix de son porte-parole, qu'il est toujours membre du parti et le sera jusqu'à la fin de ses jours. Fin de l'épisode? Pas du tout.

Les ministres Jean-Pierre Blackburn et Peter MacKay ont pris publiquement la défense de leur ancien mentor. Et lorsque le caucus conservateur s'est réuni mercredi dernier, en l'absence de M. Harper, les fidèles de M. Mulroney ont laissé éclater leur colère, a rapporté La Presse canadienne dimanche.

Cette affirmation concernant le statut de membre de M. Mulroney est considérée comme un affront par ceux qui ont travaillé sous ses ordres et qui lui sont encore reconnaissants pour une série de politiques importantes, dont le libre-échange. Ils lui attribuent aussi une grande part du mérite pour la fusion de la droite, le retour du parti au pouvoir et sa percée au Québec en 2006. Pas question pour eux de se montrer ingrats.

L'affaire suscite de l'intérêt, car le caucus conservateur est reconnu pour son étanchéité. Jamais ses discussions n'ont filtré par le passé. Le fait que les échanges au sujet de M. Mulroney ont atteint l'oreille de journalistes est révélateur en soi. C'est symptomatique d'une réelle grogne au sein de l'aile progressiste du parti. Cette dernière ronge son frein depuis les dernières élections. Durant la campagne, les plus hauts gradés de l'organisation provenaient presque tous de la frange allianciste et réformiste. Et, depuis le scrutin, plusieurs vieux bleus se plaignent du fait qu'il n'y a plus de solides progressistes-conservateurs dans l'entourage immédiat du premier ministre.

En ciblant M. Mulroney, l'entourage du premier ministre a en quelque sorte confirmé leurs craintes, celles de voir le gouvernement faire fi des sensibilités de la frange progressiste pour adopter une lorgnette allianciste et réformiste. Car, au fond, les réformistes ont créé leur parti à la fin des années 1980 en réaction à M. Mulroney et à ses politiques. Ils n'ont pas de problème, eux, à le traiter de la sorte.

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Le danger de cette affaire est de rouvrir des lignes de fracture que M. Harper avait réussi à estomper depuis cinq ans. Avec l'aide de Brian Mulroney, bien souvent. C'est lui qui a eu raison de la forte résistance de ses anciens partisans à une fusion avec l'Alliance. Après être passé à quelques cheveux du pouvoir en 2004, Stephen Harper a cherché à mieux rejoindre certaines régions, dont le Québec. Là encore, il a bénéficié des conseils de M. Mulroney.

Les consultations ont pris fin avec l'affaire Mulroney-Schreiber. Ne voulant pas y être associé, Stephen Harper a ordonné à ses troupes de faire comme lui et de couper les ponts. Plusieurs vieux bleus l'ont mal digéré mais ont obtempéré. On n'en a plus entendu parler. Jusqu'à la semaine dernière. Tout ça, à cause d'une provocation totalement inutile de la part de l'entourage du premier ministre. Et qui survient à un bien mauvais moment.

La performance du chef, du parti et du gouvernement cet automne a secoué la confiance des troupes. L'entêtement du premier ministre à courtiser sa base avec des compressions en culture et des peines plus sévères pour les jeunes contrevenants a nui au parti au Québec. Or on comptait sur cette province pour arracher la majorité. La réaction froide et tardive à la situation économique, le psychodrame de l'énoncé économique, les attaques subséquentes contre les souverainistes et la prorogation des travaux de la Chambre ont terni l'image du parti. Ce dernier a perdu du terrain dans les sondages, au profit des libéraux et de leur nouveau chef, Michael Ignatieff.

Depuis trois ans, Stephen Harper a toujours réussi à maintenir l'unité de son caucus en lui imposant une discipline de fer. Ses mots d'ordre sont suivis et les positions dictées par son bureau, reprises à l'unisson. «La peur et l'intimidation», davantage que la loyauté, expliquent cette obéissance, note Bob Plamondon, auteur et historien bien branché auprès des cercles conservateurs, dans son dernier ouvrage, intitulé Blue Thunder.

«Ce que [Stephen Harper] risque avec son approche de la discipline est ceci, écrit Bob Plamondon. Si les choses se retournent contre lui, la loyauté de son cabinet ou de ses collègues du caucus se fera probablement plus rare et plusieurs ne le suivront pas volontairement dans la chute, advenant qu'il se retrouve aux commandes d'un navire en train de couler.» Toute une différence par rapport à Brian Mulroney, qui a inspiré la fidélité jusqu'aux dernières heures de son mandat.

À Ottawa, on s'amuse déjà à conjecturer sur son avenir. Personne ne le pousse vers la sortie et il serait douteux qu'il mette son parti en difficulté en quittant avant le prochain scrutin, mais cela n'empêche pas certains de jauger les successeurs potentiels, comme les ministres Peter MacKay et Jim Prentice ou encore le premier ministre de la Saskatchewan, Brad Wall. Stephen Harper n'a-t-il pas dit, la semaine dernière, que la crise économique entraînait beaucoup de pertes d'emploi et pourrait lui coûter le sien?

mcornellier@ledevoir.com(

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