Perspectives - Le nouvel ordre mondial

Nouvel ordre mondial? Pas vraiment. Nouvelle étape dans la bonne direction? Apparemment.

Le changement d'humeur entre le moment où les membres du G20 sont arrivés, mercredi soir, à Londres, et celui de leur départ, moins de 24 heures après, était trop grand pour être totalement sincère. À moins que le chef Jamie Oliver se soit trompé de champignons dans sa recette d'agneau servie lors du souper au 10 Downing Street, on est forcé d'en déduire que nos politiciens en ont rajouté un peu, aussi bien quand ils menaçaient de quitter le sommet à peine arrivés, que lorsqu'ils sont tous ressortis, bras dessus, bras dessous, en annonçant avoir convenu d'un «nouvel ordre mondial». Il faut dire que la situation économique mondiale est aussi grave qu'on le dit et que ce n'était vraiment pas le temps d'envoyer le mauvais message au reste du monde, surtout quand, au même moment, des employés mis à pied ont commencé à séquestrer leurs patrons et que les électeurs tournent un oeil accusateur vers leurs gouvernements.

Précisons, d'entrée de jeu, que la plupart des engagements pris par les membres du G20, jeudi, n'étaient pas des idées neuves et que plusieurs des changements annoncés étaient déjà en cours depuis quelque temps. Cela fait bien des années, par exemple, que l'OCDE resserre petit à petit son étau autour des paradis fiscaux, et il était entendu, depuis des mois, qu'une réforme de la structure de gouvernance d'institutions internationales, comme le Fonds monétaire international (FMI) ou le Forum de stabilité financière, était nécessaire pour faire plus de place à une puissance émergente comme la Chine. On a fait grand cas, le jour du Sommet, de la bataille menée par la France et l'Allemagne pour forcer les États-Unis à accepter un resserrement du contrôle de l'État sur les fonds spéculatifs ou le secteur des produits dérivés. C'est pourtant exactement ce que l'administration Obama s'était engagée à faire, une semaine auparavant.

On a aussi annoncé l'octroi de 1100 milliards $US de plus en prêts aux économies en difficultés et en aide au commerce. Le montant est impressionnant, même s'il est essentiellement question de lignes supplémentaires de crédit qui ne seront pas nécessairement utilisées. Mais tous les chiffres sont impressionnants dans cette crise. Au dernier compte, les pouvoirs publics ont annoncé presque 800 millions en mesures de relance économique et 8400 milliards en différentes formes de liquidité au secteur financier aux États-Unis seulement. Les 1100 milliards du G20 ont presque l'air modestes en comparaison.

Au Sommet de Londres, des pays européens ont dit vouloir jeter les bases d'une forme de gouvernement économique mondial. On en est encore loin. La plus grande partie des engagements pris au G20 dépendra de la bonne volonté des pays eux-mêmes et fera sans doute l'objet de toutes sortes d'interprétations. Les nouvelles normes internationales que l'on se promet d'adopter, notamment en matière de comptabilité, ne nous protégeront pas mieux contre les abus que les précédentes à moins d'une vigilance active des États. La promesse de mettre un frein aux salaires des dirigeants d'entreprise ne sera pas simple à traduire en politique concrète. La guerre contre les paradis fiscaux ne mettra pas un terme à la surenchère aux impôts les plus faibles à laquelle se livrent bien des pays.

«Le consensus de Washington est mort», a annoncé jeudi le premier ministre britannique, Gordon Brown. Il parlait sans doute de la foi des ultralibéraux dans le pouvoir autorégulateur du marché. Mais le G20 n'a pas remis en cause sa confiance dans une mondialisation basée sur l'économie de marché et le libre-échange. Il n'avait pas non plus de mesure concrète à présenter pour aider à négocier un virage vers une économie plus verte et plus durable.

Pas à pas

Ce qui ne veut pas dire que les conclusions du Sommet de Londres ne sont pas à classer dans les bonnes nouvelles. C'est une chose de travailler sur différents projets de réformes chacun dans son coin, c'en est une tout autre de faire de ces réformes des objectifs communs aux pays représentant 85 % de l'économie mondiale. Il aurait été tellement facile de s'en tenir à quelques phrases creuses ou, pire encore, de claquer la porte prétendument au nom de grands principes. À la place, on a convenu d'un ensemble de principes et de mesures concrètes à mettre en vigueur dans les mois à venir. On s'est aussi fixé rendez-vous, dans cinq mois, à New York, pour faire à nouveau le point sur la situation et les progrès réalisés.

Même si plusieurs des initiatives qui ont été annoncées étaient déjà en marche depuis des années et que d'autres mettront probablement tout aussi longtemps à se réaliser, toutes tendent vers le même objectif d'une meilleure régulation collective de l'économie mondiale. Une telle évolution apparaît inévitable et souhaitable à la lumière du spectaculaire échec de la philosophie du laisser-faire et dans un contexte où la réalité économique est aussi de plus en plus mondiale. Mais ces changements sont aussi extrêmement complexes et dérangeants dans un monde où, depuis des siècles, le cadre normal des choses est l'État-nation.

On comprend, dans ce contexte, qu'un «nouvel ordre mondial» ne peut s'établir que graduellement. Une crise de l'ampleur de celle que nous traversons peut aider à accélérer un peu les choses, mais elle peut aussi provoquer des réflexes de repli aux anciennes valeurs et de recul. Les membres du G20 ont eu l'heureuse idée de pencher pour la première option. Tant mieux, mais gardons-nous de parler de révolution.

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