« Bar ouvert »

Du sondage annuel de Léger Marketing sur le degré de confiance envers les différents corps professionnels, c'est la dégringolade de 28 % des banquiers qui a surtout retenu l'attention. En cette période de morosité, presque tout le monde a perdu de la crédibilité. Sauf, assez curieusement, les journalistes et les vendeurs de voitures d'occasion.

Il faut prendre un peu de recul pour avoir un portrait plus fidèle de notre société. Malgré une baisse de 6 % au cours de la dernière année, les médecins sont ceux dont la cote s'est le plus améliorée (+9 %) depuis 1989: 88 % des Québécois disent leur faire confiance.

Avec un faible taux de 18 %, les politiciens étaient déjà jugés les moins crédibles il y a 20 ans. Aujourd'hui, seulement 6 % des personnes interrogées leur font confiance. C'est à peine mieux que les vendeurs de voitures d'occasion (4 %). Dans une lutte arbitrée par l'opinion publique, ils ne font tout simplement pas le poids par rapport aux médecins.

Cet état de fait n'est pas étranger au pitoyable cafouillage auquel on a assisté dans le dossier du CHUM. La politicaillerie et la structure de gouvernance défaillante montrée du doigt par le vérificateur général y sont sans doute pour beaucoup, mais elles n'expliquent pas tout. Comme d'habitude, le gouvernement Charest n'a pas été capable de tenir tête au tout-puissant lobby des médecins, plus précisément des spécialistes.

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Dans son rapport rendu public mercredi, le vérificateur général déplore l'écart grandissant entre l'ampleur des travaux à réaliser et les sommes autorisées par le gouvernement, jusqu'à ce que l'équilibre soit rétabli en catastrophe deux jours avant la publication du rapport.

«Les budgets approuvés en 2006 sont largement inférieurs aux estimations de coûts faites à partir des plans cliniques approuvés en 2007», a-t-il constaté. Qui plus est, «les plans cliniques approuvés en 2007 ne freinent pas les demandes de changement». Des demandes qui venaient bien entendu des médecins.

Le moins qu'on puisse dire est que Philippe Couillard n'était pas très transparent, pas plus dans le dossier du CHUM que dans les autres. Malgré ses propos rassurants, il avait déjà perdu le contrôle du projet, mais la véritable explosion des dépenses a coïncidé avec l'arrivée de son successeur, Yves Bolduc, à l'été 2008.

Le bras de fer avec les médecins est apparu au grand jour quand le coloré président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec, Gaétan Barrette, a déchiré devant les caméras de télévision une illustration du futur CHUM en lançant: «Ce CHUM n'existe pas et n'existera jamais, jamais, jamais.»

Utilisant un bel euphémisme, la FMSQ appelait à un temps d'arrêt afin de permettre une réflexion collective sur un «peaufinement des besoins». Il fallait plus de lits, plus de salles d'opération, plus, plus, plus...

Dans une entrevue au Devoir, M. Bolduc a tenté d'expliquer que, sous prétexte de chercher à mieux répondre aux besoins de la population, les médecins pensaient surtout à leur bien-être, mais il a très vite compris qu'il s'engageait dans une voie périlleuse. Résultat du «peaufinement»: le coût du CHUM a presque doublé et, de l'aveu même de M. Bolduc, les 2,5 milliards dont il est maintenant question ne constituent qu'une estimation.

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Il va de soi que les médecins doivent être consultés et associés de près à la construction d'un centre hospitalier universitaire. D'autre part, on ne peut pas leur reprocher de vouloir faire en sorte que leurs patients bénéficient des meilleurs traitements possibles.

Il appartient toutefois au gouvernement de déterminer l'allocation des ressources dont la société dispose. Dans le cas du CHUM, le gouvernement Charest a complètement abdiqué ce rôle. Ce que le vérificateur général a décrit dans son rapport est un véritable «bar ouvert».

Maintenant qu'elle a eu gain de cause dans le dossier du CHUM, la FMSQ prépare l'offensive sur un autre front: celui de la rémunération. En septembre 2008, le gouvernement et les médecins spécialistes avaient conclu une entente de «partenariat historique» qui prévoyait un redressement tarifaire de 25,3 % d'ici 2015-16 pour combler l'écart entre ce que gagnent leurs confrères ailleurs au pays. De nouvelles négociations sur le renouvellement de l'entente-cadre vont cependant débuter en 2010.

Jeudi, le président de la FMSQ est remonté sur son destrier. Profitant de la nouvelle entente que le Collège des médecins du Québec a signée avec son équivalent ontarien pour faciliter la mobilité entre les deux provinces, le Dr Barrette a ressorti le spectre de l'exode des médecins québécois.

«Le Québec est la risée du Canada en termes de rémunération de ses médecins», a-t-il déclaré, ajoutant que seule la «charité» pourrait inciter un médecin ontarien à pratiquer au Québec, où la rémunération moyenne d'un spécialiste est de 233 000 $ «seulement».

«Les médecins québécois gagnent entre 35 % et 50 % de moins. Pourquoi un Ontarien viendrait-il ici? Si le Québec uniformise les conditions de travail de ses médecins, l'entente d'aujourd'hui sera une bonne nouvelle. Sinon, il y aura exode», a poursuivi M. Barrette. Puisque le bar est ouvert, aussi bien en profiter, n'est-ce pas? Mais on pourrait au moins imposer une heure de fermeture.

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mdavid@ledevoir.com

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