Technocrates cinq étoiles

Ce sont des gestionnaires. À ne pas confondre avec les entrepreneurs, ces créateurs d'emplois sans lesquels la plupart des gens n'auraient pas de travail. Ces gestionnaires sont souvent au service de groupes financiers drapés dans un anonymat qui les met à l'abri des rares curieux qui cherchent à les débusquer lorsque l'économie vacille ou s'effondre, comme c'est le cas maintenant.

Ces gestionnaires sont de purs technocrates; certains chez nous ont d'abord été formés dans la fonction publique. Avant de commander des salaires de millions de dollars, ils se désignaient eux-mêmes comme des serviteurs de l'État. Michael Sabia et Paul Tellier, pour ne prendre que ces deux exemples, ont jadis été sous-ministres à Ottawa avant d'embrasser l'entreprise privée et les émoluments qui y sont rattachés.

Puisque les mots ne sont pas innocents, il faudra bien revoir notre vocabulaire. L'expression «entreprise privée» inclut nombre d'entreprises qui touchent des subventions indirectes mais aussi directes de l'État, lesquelles sortent de la «sacoche publique», anglicisme dont on usait en blague entre étudiants en science politique pour traduire «public purse».

Comment ces gestionnaires en sont-ils arrivés à valoir des millions en salaire et des dizaines de millions additionnels en primes et en indemnités en quelques années d'expérience supplémentaires? Quels sont donc les critères sur lesquels on se base pour accorder des sommes ahurissantes à des gens qui non seulement ne réussissent pas à faire des profits, mais font perdre des montants colossaux à leur entreprise, entraînant des mises à pied irréversibles? Que s'est-il donc passé depuis quelques décennies pour que la compétence devienne un concept si flou qu'il en apparaît indéfinissable? Pourquoi ces gestionnaires sont-ils cotés cinq étoiles avec sept ou huit chiffres de salaire annuel, alors qu'ils apparaissent de plus en plus interchangeables et qu'on leur assure une sécurité d'emploi à vie sous forme d'indemnités de départ et de rentes annuelles qui leur permettront d'arpenter tous les terrains de golf de la terre? On en veut pour preuve Jean C. Monty, qui a précédé Michael Sabia à BCE et qui a plombé l'entreprise.

Cette semaine, le nouveau président du conseil d'administration de la Caisse de dépôt et placement du Québec, Robert Tessier, a qualifié «d'altruisme et de générosité» la décision du nouveau patron de la Caisse, Michael Sabia, de renoncer à des indemnités et à une retraite chiffrée à 235 000 $ à vie auxquelles il aurait eu droit à la fin de son contrat de cinq ans à la tête de l'entreprise publique.

Or on apprenait le lendemain de cette déclaration enthousiaste que Michael Sabia a touché 21 millions de BCE, ce qui comprend des indemnités de neuf millions auxquelles s'ajoutent des primes. Enfin, M. Sabia, 55 ans, percevra une rente de 968 750 $ jusqu'à sa mort. Sans vouloir atténuer de quelque façon que ce soit la portée «généreuse» du geste du nouveau p.-d.g. qui a décliné les avantages, appelons-les avantages sociaux, rattachés à sa nouvelle fonction, on s'étonne de l'emballement de M. Tessier, qui ne pouvait ignorer que son président n'arrivait pas allège financièrement à la Caisse.

Que des entrepreneurs fassent des millions en créant des emplois en prenant des risques personnels et en assumant des responsabilités directes et quotidiennes ne devrait choquer que les âmes fragiles. Nos patrons de PME, la colonne vertébrale de l'économie québécoise, qui nous permet d'ailleurs en ces temps difficiles de vivre moins abruptement les retombées de la situation économique, savent mettre la main à la pâte, se mouillent et ne comptent que sur eux-mêmes pour atterrir sans parachute. Ils vivent en proximité avec les travailleurs dont ils partagent souvent les mêmes origines.

Ce ne sont pas des patrons de PME qui nous ont menés vers le précipice, mais plutôt des technocrates cinq étoiles, qui trop souvent se sont enfuis vers des paradis fiscaux après avoir désarticulé l'économie et vidé les caisses à leur profit. On ne répétera jamais assez à quel point la cupidité triomphe. Il n'y a pas de morale qui vaille lorsque l'appât du gain est le premier et parfois le seul moteur d'une vie.

Et qui sommes-nous, nous les travailleurs qui gagnons honnêtement notre vie? Des imbéciles, des handicapés de l'argent, de stupides contribuables. Que l'on gagne vingt, cinquante ou cent mille dollars, nous sommes des damnés de la terre face à cette classe de technocrates assurés qu'ils valent personnellement tous ces millions qu'on leur consent.

«Je vous offre trois millions par an.» «Vous voulez m'insulter», répond le candidat cinq étoiles, celui-là même qui trouvera toujours que les infirmières, les enseignants, les serveurs sont payés selon leurs mérites. Qui râlera au sujet du montant du pourboire à laisser, mais s'attendra à sillonner aux frais des actionnaires ou des contribuables les grands palaces du monde entier où il est assuré de ne croiser que des gens comme lui. Mais heureusement, la crise actuelle va transformer considérablement le rapport de tous à l'argent.

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