De bed-in en bed-in

Vue de l’exposition Imagine au Musée des beaux-arts de Montréal
Photo: Jacques Grenier Vue de l’exposition Imagine au Musée des beaux-arts de Montréal

On arpente les salles de l'exposition Imagine, au Musée des beaux-arts de Montréal, d'un pas léger. Ce parcours célèbre le 40e anniversaire du bed-in pacifiste de John Lennon et Yoko Ono dans la suite 1742 de l'hôtel Reine Elizabeth de Montréal: une semaine à défiler devant deux icônes alitées et fières de l'être, ça marque un imaginaire collectif. Le nôtre.

Jusqu'au 21 juin, les visiteurs peuvent toucher les objets, planter des clous dans un morceau de bois, tapoter le piano, coller des feuillets sur des arbres à voeux conçus par Yoko Ono pour l'occasion, tamponner sur des planisphères les coins du monde qui appellent la paix. Des oeuvres, des décors de blancheur, des photos, des films maison, des fragments de conversation entre les deux amants; tout cela crée un pont suspendu entre les guerres d'hier à aujourd'hui, que les campagnes de paix de John et Yoko n'ont pu conjurer.

Dieu sait à quel point Yoko Ono s'était fait reprocher d'avoir causé la destruction des Beatles. Mais quoi qu'on puisse penser de l'artiste japonaise à l'âme de samouraï, Lennon a eu raison de s'évader avec elle. Dès l'instant où un groupe, fût-il mythique, devient un carcan pour un artiste, la seule voie, le seul appel d'air possible exige la rupture: recommencer ailleurs, suivre son instinct, ses amours, se rapprocher des gens de la rue, mêler les modes d'expression créatives, quitte à briser le coeur de millions de fans. Cruelle rançon de la liberté!

Grisant, oui, mais lourd aussi, d'être un Beatle. Les quatre gars de Liverpool ne pouvaient même plus se produire en spectacle. À force de hurler, le public hystérique enterrait leur musique. D'où les adieux à la scène en 1966. Restaient les disques, sublimes en fin de parcours, mais coupés du contact humain. Quatre musiciens statufiés, fiers et effrayés de se sentir plus populaires que le Christ... N'en déplaise aux valeurs d'Andy Warhol, la célébrité se révèle une valeur surfaite, avant tout suffocante. Lennon a largué les amarres.

Lourd aussi, pour Yoko Ono, d'être l'éternelle veuve d'un Beatle. Malgré son oeuvre personnelle, même après la dissolution du groupe, même après l'assassinat de Lennon. Pour toujours et à jamais!

Alors, elle ne voulait surtout pas en parler, de ces Beatles-là, la longue et froide dame en noir, lors de son passage à Montréal, cette semaine. Yoko Ono contrôle les médias et ne causait que pacifisme en mots succincts. Ça déçoit forcément. Si célèbre, si haïe, si secrète... Ce qui ne l'a pas empêchée de prêter gratuitement ses oeuvres, ses photos, ses objets, et de revenir en coup de vent près du lit de ses amours d'antan: à Montréal, P.Q.

Retour sur le fameux bed-in de 1969, qui s'étira du 26 mai au 2 juin, avec l'enregistrement-culte de la chanson Give Peace a Chance. Ce qui nous vaut donc, quarante ans plus tard, l'expo en question, renouant avec un art de protestation et d'audace.

Imagine aide à mieux comprendre l'oeuvre de Yoko Ono sans parti pris, comme la créatrice d'avant-garde qu'elle n'a jamais cessé d'être, avec ou sans son John. Quant à Lennon, c'est sa vulnérabilité amoureuse et son rêve d'un monde meilleur qui ressuscitent, dans la fraîcheur d'une époque de grâce. Feraient-ils le même bed-in aujourd'hui? Les temps ont tellement changé...

Après Village global: les années 60 et Warhol Live, prises d'assaut par un jeune public épris des couleurs pop et de l'imagination au pouvoir, c'est la troisième expo que le MBAM consacre à la décennie 60 depuis 2003. Démontrant une volonté évidente de crever parfois le cadre traditionnel muséal pour viser une nouvelle audience, plus éclatée. C'est fou à quel point les générations montantes se reconnaissent dans ces années englouties, qui portaient des rêves collectifs. Car allez vous passer d'utopies à 20 ans...

Entre la décennie phare de la contre-culture et aujourd'hui, rien d'aussi puissant, tant musicalement qu'au plan de la charge libertaire, n'a été offert aux jeunes qui veulent réinventer le monde, que l'art de ces années-fleurs. Ils se bousculeront encore à Imagine, expo gratuite, en plus. Le contraire eût été indécent. Comment marchander des messages de paix? Mais la planète a fait trois tours sur elle-même en 40 ans...

Peut-être le ras-le-bol devant la consommation minute, le cynisme et l'individualisme à tous crins, qui ont trop sévi, fera-t-il naître une nouvelle solidarité, un retour du balancier. En tout cas, Emma Lavigne, la conceptrice d'Imagine, trace un parallèle entre les années 60 et aujourd'hui, de la guerre au Vietnam au conflit en Irak. Elle évoque les nouveaux rassemblements sur Internet, outil contemporain de communication du village global, précise que le jeune public sent d'instinct le message d'Imagine, s'en empare, jongle avec lui, le diffuse allègrement. «L'expo a plus de sens aujourd'hui qu'elle n'en aurait eu il y a dix ans», estime la commissaire. Ancrée dans un nouvel air du temps, cet Imagine, mais sans les illusions d'autrefois, avec la menace écologique planant au-dessus de notre couchette. Un bed-in désormais tourmenté, les yeux bien ouverts, et des fourmis dans les jambes pour marcher bientôt. «C'est le temps de l'action», dit Yoko Ono. De fait, les contestations de demain se feront plutôt debout que couché. Mais avec une même ferveur, espérons-le. À nous aussi, le droit de rêver...

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otremblay@ledevoir.com

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