Essais québécois - Le désamour d'un exilé

On imagine, à partir du titre et de la quatrième de couverture, le scénario suivant: le gars, intello, tanné du Québec et de la ville du même nom, se pousse en France et vient nous dire, quelques années plus tard: «Maudit que vous ne l'avez pas l'affaire!» Il y a un peu de ça, mais beaucoup d'autres choses aussi, dans Un Québec si lointain. Histoire d'un désamour, le plus récent essai de l'exilé Richard Dubois.

Cet ouvrage, en effet, cherche à exprimer «le sentiment critique, de plus en plus fort, du Québécois à l'endroit de son pays, quand il vit en France». Son auteur se défend bien de regarder le Québec de haut. Il parle plutôt d'un regard «comme en retrait» que permet «la distance mentale». Il n'idéalise pas la France, dont il critique, au passage, l'attitude insulaire, donneuse de leçons et souvent adolescente dans son rapport à la sexualité. Il précise, de même, qu'il continue de s'identifier aux Québécois. «J'ai tous leurs défauts. Leurs réflexes», avoue-t-il. Reste qu'il est parti, qu'il est loin et que cette distance est l'occasion d'un «recadrage du pays d'origine».

L'histoire, constate-t-il, a légué aux Québécois un complexe d'infériorité. Avant 1960, «on n'est ni riches ni cultivés ni modernes ni anglais ni français ni rien d'important». Pour compenser, on entretient parfois un sentiment de supériorité. Au moins, on n'est pas vulgaires et matérialistes comme les Anglo-Saxons et pas athées et prétentieux comme les Français. Dans notre rapport à ces derniers, cet héritage perdure. Faute de parvenir à les concurrencer par le haut, nous en remettons parfois dans «l'épais» pour accentuer notre différence, au mépris de la «classe» qui, rappelle Dubois, est pourtant une vertu. À l'inverse, une certaine élite québécoise s'adonne au «mimétisme culturel» en déroulant le tapis rouge à tous les artistes français de passage. La «fin des complexes», souligne Dubois, passerait pourtant par la conscience assumée de notre différence et par des «rapports de respect mutuel, basés sur une froide reconnaissance de ses propres qualités, manques ou lacunes, qualités [sic] ou défauts».

Et une de ces lacunes, selon Dubois, serait une forme d'anti-intellectualisme. Non pas tant, comme on l'a beaucoup dit, cette «joie triomphante de l'inculture face à la culture» qu'une sorte de «mise en attente de la culture», ainsi «mise hors-circuit, hors-quotidien». Moins, donc, un franc mépris de la culture que le sentiment que «mieux vaut en avoir, mais [que] ça ne fait pas partie de "la vie", ou des choses dont on parle».

Au Québec, Dubois a raison de le mentionner, le terme «intellectuel» continue de faire prétentieux. Une telle attitude n'est pas particulièrement propice au développement de pensées fortes. Dubois parle même de la faiblesse québécoise en matière de «créativité théorique». Nous avons eu de grosses pointures poétiques (Nelligan, Saint-Denys Garneau, Miron), de grands reporters (Lisée), de «formidables populistes» (Michel Chartrand, Pierre Falardeau), mais nos penseurs ne seraient pas à cette hauteur. Dubois salue, au passage, Fernand Dumont, Jacques Grand'Maison et réserve un bel éloge à Jean Larose, son héros, mais, ajoute-t-il, «qu'avons-nous produit, Québécois, comme penseurs, non seulement de notre différence, mais de notre actuelle imbrication/implication dans les grands débats qui font une époque»?

La question est essentielle, mais la non-réponse que lui apporte Dubois en rate le coeur. Il était inévitable, en effet, que notre drôle de situation nationale draine le meilleur des énergies intellectuelles québécoises. Et cela a donné des pensées fortes — celle de Dumont, à cet égard, est admirable —, mais, il est vrai, peut-être peu exportables. Nous ne nous sommes pas complu dans cette pensée nationale; c'est la situation qui nous l'a imposée.

Dubois, qui parle déjà du Québec comme d'un pays, qui affirme que «le Québec indépendantiste, c'est probablement fini» et qui nous incite à voir le Québec sous l'angle «d'une société forcément mondialisée» traite la question nationale avec trop de légèreté, comme s'il s'agissait d'un sujet qu'on peut choisir ou non d'investir. Or, pour un peuple comme pour un individu, «to be or not to be» est une question qui ne peut s'effacer qu'une fois résolue. Dubois trouve embêtant que le Kosovo ait une reconnaissance internationale à l'ONU mais pas le Québec. Il suggère néanmoins de «tourner la page de la souveraineté québécoise» et nous propose, en guise de compensation, le défi «d'être les meilleurs partout», c'est-à-dire exactement la solution trudeauiste au spleen québécois ou la cause, selon Aquin, de notre fatigue culturelle, puisque la position qui consiste à ne pas exister collectivement et à être les meilleurs individuellement relève de la schizophrénie. Dubois veut des Sloterdijk et des Zizek. On a le droit de penser que Fernand Dumont, qui a l'avantage d'être lisible, les vaut.

Dubois, qui parle déjà du Québec comme d'un pays, qui affirme que «le Québec indépendantiste, c'est probablement fini» et qui nous incite à voir le Québec sous l'angle «d'une société forcément mondialisée» traite la question nationale avec trop de légèreté, comme s'il s'agissait d'un sujet qu'on peut choisir ou non d'investir. Or, pour un peuple comme pour un individu, «to be or not to be» est une question qui ne peut s'effacer qu'une fois résolue. Dubois trouve embêtant que le Kosovo ait une reconnaissance internationale à l'ONU mais pas le Québec. Il suggère néanmoins de «tourner la page de la souveraineté québécoise» et nous propose, en guise de compensation, le défi «d'être les meilleurs partout», c'est-à-dire exactement la solution trudeauiste au spleen québécois ou la cause, selon Aquin, de notre fatigue culturelle, puisque la position qui consiste à ne pas exister collectivement et à être les meilleurs individuellement relève de la schizophrénie. Dubois veut des Sloterdijk et des Zizek. On a le droit de penser que Fernand Dumont, qui a l'avantage d'être lisible, les vaut.

Nos écrivains, quant à eux, seraient «sympathiques», mais n'atteindraient pas à une stature mondiale. Mais, peut-on demander, est-ce vraiment nécessaire? Polémique, Dubois suggère de «bannir le thème des ados, des orphelins, et les adjectifs qualificatifs [le collègue Hamelin est ici pointé] de la fiction québécoise» pour la faire grandir. En épilogue, il finit pourtant par admettre que «la littérature québécoise d'aujourd'hui [...] n'a aucun complexe à avoir». En annexe, à travers des élucubrations sur la culture mondialisée, il saluera même le génie de VLB et de Robert Lepage. On fait un peu dur, donc, mais pas tant que ça.

L'essayiste Dubois a un style. Celui-ci peut irriter — il m'irrite, avec sa ponctuation profuse et son argumentation qui procède par collage, selon le principe de la parataxe — mais c'en est un. L'exilé, conquis par l'hospitalité française, a aussi un message: dans le désamour, il reste toujours de l'amour, mais qui prend désormais plaisir, de loin, à «mettre un peu de sable sur les gencives».

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louisco@sympatico.ca

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Un Québec si lointain

Histoire d'un désamour

Richard Dubois

Fides

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