Entre la bonne et les fourneaux

Selon Nancy Huston, tout écrivain devrait avoir des enfants. Vraiment?
Photo: Selon Nancy Huston, tout écrivain devrait avoir des enfants. Vraiment?

À l'époque où elle faisait paraître Professeurs de désespoir, Nancy Huston, citant son grand ami l'écrivain suédois Truc Machin, avait dit en entrevue quelque chose comme: non seulement la création littéraire n'est pas incompatible avec le fait d'avoir des enfants, mais tout écrivain (pour être bon, complet, etc.) devrait avoir des enfants... On ne s'attend pas à ce retour du vieux péché d'empêcher la famille chez une membre en règle de l'intelligentsia parisienne.

Personnellement, je trouve les enfants souvent beaux comme des chevreuils et j'admire les parents qui les ont, mais la moindre trace de prosélytisme chez ceux-ci me fait aussitôt débander. Tu ne sais pas ce que tu rates... Je sais parfaitement bien ce que je rate et parfaitement bien ce que je m'épargne. Je lisais cette entrevue avec Huston et je me disais que c'était tout de même là le discours de quelqu'un qui a les moyens de se payer la nounou et la bonne. Avoir une bonne ou pas, remarquez, est autant affaire de culture que de revenus. Hugo, oui, bien sûr. Bukowski, non. Et d'après mes renseignements, les écrivains ont rarement des chats et des bonnes en même temps.

Si vous faites partie du sérail des lettres américaines, avec un pied dans ce marché d'histoires où une nouvelle peut se vendre quelques milliers de dollars à un magazine comme Playboy ou The New-Yorker, il se peut que vous fassiez le calcul suivant: les dollars gagnés avec les histoires écrites pendant les heures dérobées à bébé-cuisine-lavage vont servir à payer la bonne. Ce calcul, c'est celui de Mrs D. dans Mrs D. et ses bonnes, une nouvelle conçue autour d'un défilé de braves filles, sur le thème de ce Saint-Graal de la bourgeoisie: la bonne bonne. C'est un texte drôle et bien aéré, où passe comme un éclair une étude sociohistorique de la condition domestique à l'époque moderne: «Mrs D. aura au moins une centaine de bonnes dans sa vie. À un moment donné, elle ne les appellera plus bonnes, mais femmes de ménage. Désormais, elles ne vivront plus sur place, mais elles seront logées ailleurs.»

Cora, Nellie, ces femmes bonnes et moins bonnes qui passent et repartent, écrivent parfois pour donner des nouvelles. Et sachant que l'auteure, Lydia Davis, a été la traductrice de Proust, on se souvient, c'est plus fort que nous, des grandes servantes de la littérature: la Françoise de la Recherche..., Martha dans Belle du Seigneur, la Félicité de Flaubert... et la nouvelle de Davis, nonobstant les éternels caprices des maîtresses insatisfaites, devient alors un hommage à toutes ces filles dont les pensées, et la simplicité qu'on leur prête, s'offrent en défi aux gendelettres qui les engagent, car, comme l'exprime si bien l'une d'elles, dans une lettre au fils de son employeur: «Tu ne sauras jamais ce que je ressens à faire le ménage à longueur de journée, car tu n'auras sans doute jamais à en passer par là.»

Influences de la procréation

Raymond Carver a écrit, quelque part, que le fait d'avoir eu des enfants au moment même où démarrait sa carrière littéraire avait fait de lui un auteur de nouvelles plutôt qu'un romancier. On pourrait soupçonner une influence similaire de la procréation sur l'art de Lydia Davis, du moins si on lit, comme le ton semble nous y inviter, un texte comme Bébé, mode d'emploi à la manière d'un morceau d'ironie à saveur autobiographique. Et en fait, tout le recueil donne l'impression de pouvoir être lu comme une autofiction déguisée, un exemple de ce que ce genre pourrait donner entre les mains d'une narratrice allusive et intelligente, capable de le faire éclater. Le «je» ici est à la fois souverain et insaisissable. On est dans une littérature sans personnages, où les humains sont esquissés et laissés à l'état de silhouettes sans épaisseur pour servir de décor aux amusements brillants d'une langue qui oscille entre les formes gratuites de deux absolus: la poésie et les mathématiques. C'est une école très française, très fréquentable, on peut même parler d'une tradition qui peu après le milieu du vingtième siècle s'est scindée pour donner, d'un côté, l'OuLiPo et la pataphysique, et de l'autre, le nouveau roman. En lisant Kafka aux fourneaux, on comprend vite que les influences françaises de Lydia Davis doivent très peu au petit Marcel et à sa tante Léonie, et beaucoup au Michel Leiris (qu'elle a aussi traduit) du Glossaire, j'y serre mes gloses. Le même bagage (Blanchot, Mallarmé) qui, chez son ex, Paul Auster, pardon pour le potin, a produit une oeuvre romanesque d'une facture relativement classique se traduit chez elle par des proses ludiques, légères, d'une brièveté parfois poussée à l'extrême. Ça change des grands formats affectionnés par les machines éditoriales du pays-du-gros-roman-social. Pour tout dire, en plus de pétiller, ça repose!

C'est aussi, bien souvent, un peu vide. «J'ai mis ce mot sur la page, elle a ajouté l'apostrophe.» Voilà. C'était une des 48 proses (pour 188 pages) que contient ce recueil, intitulée Mouche et moi. Bien sûr, mieux vaut écrire ça que de bâiller et risquer de l'avaler, la mouche. À certains moments, j'ai pensé aux Voyelles de Sarraute, qui m'était tombé des mains au bout de quelques pages. À d'autres, Davis me rappelle Beckett, celui de Molloy marchant avec des petits cailloux dans ses poches et finissant par jongler avec l'infini. Mais ça peut virer au procédé. Dans une seule nouvelle, éponyme, l'auteure embrasse franchement les moyens traditionnels de la fiction. Prometteur par sa prémisse (les angoisses de Kafka recevant Milena à souper), l'exercice déçoit. J'ose piquer, à ce Kafka-là, une image qui décrit mieux que tout l'effet produit par cette écriture: un colibri qui s'envole d'un parterre de pétunias pour aller se poser sur un bouleau. Et même, un ciboulot à papier.

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hamelin3chouette@yahoo.ca

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Kafka aux fourneaux

Lydia Davis

Traduit de l'anglais (États-Unis)

par Marie-Odile Fortier-Masek

Phébus

Paris, 2009, 188 pages

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