La petite chronique - La littérature comme vagabondage

L'image que l'on a le plus spontanément de la littérature est celle d'un écrivain reclus ou d'un lecteur tout aussi sédentaire. Mais il peut arriver qu'un auteur fasse du voyage son occupation première et qu'un chroniqueur littéraire se déplace pour traquer les romanciers dans leur antre.

Dans Un chien mort après lui, Jean Rolin part à la recherche des chiens féraux. Qu'est-ce qu'un chien féral? vous demandez-vous avec raison. Qui peut se vanter de savoir qu'il s'agit d'une bête domestiquée puis abandonnée. Laissés à eux-mêmes, les chiens adoptent des conduites inquiétantes, obéissant à des règles imprévisibles.

Pour en avoir le coeur net, Jean Rolin accomplit un étonnant tour du monde. Allant, entre autres destinations, du Caire à Miami, Bucarest, Zanzibar, sans oublier Athènes, Pékin ou Beyrouth, il n'a de cesse qu'il n'ait trouvé de ces meutes de canidés.

S'il n'était qu'un de ces obsédés livrés à une passion trop exclusive, on ne le suivrait pas avec autant d'intérêt tout au long des 346 pages de son livre. C'est qu'il est surtout un écrivain. Il sait voir et décrire. Il avoue ne pas se passionner de savoir si vraiment «le chien résulte de la domestication du loup» ou «s'il s'est fait tout seul, dans le voisinage de l'homme, mais sans l'intervention délibérée de celui-ci». Il poursuit une enquête obstinée tout en maintenant par rapport à son sujet une distance amusée qui nous retient.

Pourquoi ce titre curieux? On apprend en cours de lecture qu'il s'agit de la phrase finale de Sous le volcan de Malcom Lowry. Ce n'est pas le seul recours à la littérature ou au livre que l'on trouve dans cette odyssée. Flaubert, le Flaubert voyageur en Orient, mais aussi de nombreuses références livresques ayant rapport au sujet traité.

Pourtant, on se demande parfois si le thème choisi importe vraiment à l'auteur ou s'il ne s'agit pas plutôt d'un questionnement métaphysique. Ces chiens errants ne sont-ils pas une image de nos sociétés?

Jérôme Garcin a d'autres fréquentations. On le sait passionné d'équitation, mais on n'ignore surtout pas qu'il est un connaisseur de la littérature et des écrivains qui la font. Reprenant une initiative inaugurée jadis dans Littérature vagabonde, il visite des écrivains divers dans Les livres ont un visage.

Dans un certain nombre de cas, il s'agit d'amis très chers. Ainsi François Nourissiet. Dans d'autres, d'écrivains qu'il respecte. Ainsi Julien Gracq ou Jean-Marie Gustave Le Clézio. En homme poli, il sait regarder sans qu'il y paraisse. Comme il a de la mémoire, il retient ce qui fait l'intérêt de la description à venir. Et surtout, il a lu les oeuvres des auteurs qu'il rencontre. On est loin des interviews à la va-vite. Le visiteur est à la fois impressionné et curieux, il a le sentiment de violer une intimité. S'il s'y résout, c'est qu'il est mû par ce qui ressemble à une dévotion.

Est-il besoin d'ajouter que j'ai adoré ce livre? Un livre qui témoigne, et ce n'est vraiment pas superflu en 2009, que l'admiration plus ou moins grande que l'on porte à des livres et à leurs auteurs n'est plus un luxe. C'est une nécessité. Pour le reste, on se réserve de mépriser à l'occasion des politiques pour qui le goût de la littérature, et sa vie même, ne serait qu'une distraction au même titre que la pratique du curling ou du tricotage au crochet. Amateurs de belle prose française, une proie de choix. Un style maîtrisé, une sensibilité jamais absente, une incitation à la lecture, voilà ce que promettent et livrent ces entretiens, ou plutôt, ces rencontres avec des créateurs, écrivains ou artistes.

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Un chien mort après lui

Jean Rolin

P.O.L.

Paris, 2009, 346 pages

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Les livres ont un visage

Jérôme Garcin

Mercure de France

Paris, 2008, 234 pages

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