Ensemble c'est tout ?

Ontarienne d’origine, Lori Lansens, scénariste de métier, vit aujourd’hui à Los Angeles.
Photo: Ontarienne d’origine, Lori Lansens, scénariste de métier, vit aujourd’hui à Los Angeles.

C'est un livre étrange. Un livre comme vous n'en avez jamais lu. Avec des personnages comme vous n'en avez probablement jamais vu. Et pourtant, vous aurez l'impression d'être en terrain connu.

Paru en anglais en 2005, traduit dans une quinzaine de pays, c'est le deuxième roman d'une Ontarienne, scénariste de métier, qui vit aujourd'hui à Los Angeles: Lori Lansens.

Au Québec, c'est Alto, cette petite maison qui a du flair, qui a mis la main dessus. Et ce sont des as de la traduction, Lori Saint-Martin et Paul Gagné, qui signent la version française. Le titre est tout simple: Les Filles.

Ça commence comme ça: «Je n'ai jamais regardé ma soeur dans les yeux. Je n'ai jamais pris mon bain toute seule. Je n'ai jamais tendu les bras vers une lune ensorceleuse, la nuit, les pieds dans l'herbe.»

Et ça continue: «Je ne suis jamais allée aux toilettes dans un avion. Je n'ai jamais porté de chapeau. On ne m'a jamais embrassé comme ça.» Inattendu, intrigant, non?

Celle qui parle s'appelle Rose. Celle qui écrit, pardon. Car il s'agit d'une autobiographie. Une autobiographie un peu particulière: Rose, 29 ans, est jumelle conjointe. Attachée par le crâne à sa soeur, Ruby.

Les deux ont une veine essentielle commune et n'ont jamais pu être séparées. Ce qui fait dire à Rose: «J'aime ma soeur comme je m'aime. Et je la hais de la même façon.»

Rose a toujours voulu être écrivaine. Si elle s'est décidée à écrire son autobiographie maintenant, c'est qu'elle se sait condamnée: elle a un anévrisme au cerveau, qui menace à tout moment d'éclater. Et qui, par le fait même, met la vie de sa jumelle en danger.

Pas de temps à perdre. Il lui faut écrire son histoire, comme une sorte de testament, de legs adressé au reste du monde. Mais, puisque Ruby fait nécessairement partie de sa vie, elle lui demande d'écrire elle aussi des parties du livre, question de donner son point de vue.

Une consigne cependant: elles n'ont pas le droit de lire ce que l'autre écrit... C'est top secret. C'est ce qui rend le roman intéressant, ce qui en fait un livre fort, intense, drôle, troublant: les deux récits alternent, s'entrecroisent, se complètent, se contredisent.

Ce qu'on retient: les filles ont beau être soudées l'une à l'autre depuis leur naissance, avoir une complicité à toute épreuve, elles sont deux personnes distinctes, complètement différentes.

Récapitulons. Elles sont nées dans un petit village ontarien, un jour de tempête. La mère, une jeune paumée, a très vite disparu du décor. Les filles ont été élevées par une femme et un homme adorables, qui les ont aimées plus qu'elles n'auraient jamais pu l'espérer.

Surtout, leurs parents adoptifs, qu'elles appellent affectueusement Tante Lovey et Oncle Stash, les ont toujours considérées comme deux personnes à part entière. Tante Lovey, surtout, a toujours insisté là-dessus: leur individualité propre.

Elle les a toujours amenées, aussi, à se dépasser, à ne pas s'apitoyer sur leur sort. À développer leur autonomie. Très tôt, elle a vu, elle a compris: «Ce sont des jumelles. Pas une fille avec deux têtes. Deux filles avec une tête chacune, qui se trouvent simplement à être soudées ensemble.»

Évidemment, très jeunes, elles ont appris à faire des compromis. Rose peut marcher, elle est plus forte, plus grande que Ruby, c'est elle qui supporte le poids de sa soeur: même si l'autre n'a pas envie d'aller quelque part, elle doit suivre.

Jusqu'à un certain point... Car lorsque Rose a voulu aller à l'université pour étudier la littérature, Ruby a mis son veto. Et a gagné. D'où une grande frustration chez Rose.

Rose aime le baseball à la télé, mais pas Ruby; Ruby se passionne pour l'histoire des autochtones, adore faire des fouilles sur le terrain, mais Rose préfère rester allongée pour lire, ou griffonner des poèmes.

Comment faire pour que l'une et l'autre y trouvent leur compte? Imaginez lorsque l'amour leur tombe dessus! Imaginez lorsque l'une veut embrasser un garçon... Imaginez le moment de faire l'amour...

Aujourd'hui, les filles gagnent leur vie, travaillent dans une bibliothèque: Rose s'occupe du classement et Ruby fait la lecture aux jeunes. Mais, «pour des raisons évidentes, nous ne travaillons jamais toutes les deux en même temps», précise l'une d'elles.

Il y a, dans ce roman, une touche d'humour irrésistible. Une légèreté de ton. Une constante autodérision. Une façon de banaliser tout ce qui, à première vue, sort complètement de l'ordinaire.

Pourtant, derrière, on sent bien l'émotion. Le coeur qui palpite. Le temps qui presse, le danger qui guette. Nous savons, les filles savent qu'elles vont mourir...

Il y a bien quelques longueurs. Pas tellement lorsque Rose, soucieuse de remettre les choses en contexte, maniaque du détail, multiplie les digressions: là, c'est plutôt savoureux. Mais il y a une histoire de voyage en Slovaquie qui n'en finit plus, qui ralentit inutilement le rythme, bref, dont on se serait passée.

Reste que Les Filles se distingue par un refus du voyeurisme, du sensationnalisme. Par la justesse de ton. Jamais nous n'avons l'impression d'être dans un cirque, d'avoir devant les yeux des objets de foire.

Au contraire, malgré toutes les situations à première vue invraisemblables qui sont décrites dans ce roman, malgré l'aspect bizarroïde des filles, on en vient à s'identifier tout à fait à elles. On vit tous les événements avec elles, on est dans leur tête à elles.

La question qui traverse Les Filles, au fond, est vieille comme le monde: comment faire pour exister par soi-même quand on est deux?

***

Les filles

Lori Lansens

Traduit de l'anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné

Alto

Québec, 2009, 584 pages

À voir en vidéo