En aparté - « Mon prisonnier »

Il y a quelques années, Alexis Martin avait voulu réaliser, pour la télévision de nos impôts, une grande série historique consacrée au truculent Camillien Houde. Le projet s'est bien vite embourbé dans des questions financières. Trop cher, les séries historiques avec costumes d'époque.

Peut-être est-ce moins cher, quand on y pense bien, de payer pareilles reconstitutions plutôt que le lourd prix d'une déroute commune qu'engendre l'ignorance de l'histoire...

Maire de Montréal et député à Québec, Camillien — comme tout le monde l'appelait — jouait les hommes du peuple tout en se promenant en «habit à queue». Au village de mon enfance, où il vint un jour rencontrer mon grand-père, sa cape noire, très théâtrale, avait suscité presque autant d'attention que sa limousine américaine. Ce ventru joyeux, toujours habillé comme une carte de mode, faisait rire le peuple aussi bien que les notables, sachant flatter les inclinations des uns comme des autres, même avec sa mauvaise maîtrise de l'anglais.

Deux fois par semaine, il mangeait volontiers des fèves au lard à la Binnerie Mont-Royal, histoire de faire peuple, comme le rappelle le journaliste Robert Lévesque dans Labelle et Camillien, une réédition, sous une même couverture, de deux livres publiés à la fin des années 1970 en collaboration avec l'historien Robert Migner.

Camillien, il faut le dire, mangeait aussi volontiers de l'ouvrier, dès lors qu'il croyait que celui-ci menaçait la hiérarchie sociale qui lui profitait si bien.

En 1952, au cours de la grève de Dupuis frères, Camillien malmenait les grévistes tandis que continuait de se développer, sous sa gouverne, un vaste réseau de corruption municipale au service des puissants, pègre comprise. Cette année-là, au cours du défilé de la Saint-Jean-Baptiste, le brave maire, tout sourire et rieur, bien installé dans sa décapotable, reçut une volée d'oeufs frais. Le responsable de l'opération se retrouva vite au poste, soutenu contre des policiers vindicatifs par Pierre Vadeboncoeur et Michel Chartrand. Un Camillien furieux arriva bientôt à leur suite. «Où est-il, mon prisonnier! Je veux mon prisonnier!», hurla-t-il en entrant au poste, donnant là toute la mesure de son emprise quasi totale sur la vie municipale à l'ère des bordels et des malversations de toutes sortes.

Dans la nouvelle présentation qui coiffe Labelle et Camillien, Robert Lévesque a raison de souligner que le populisme d'un personnage comme Houde ou le curé Labelle, l'ami du grand Arthur Buies, n'est qu'une forme creuse qu'habite un homme selon ses intentions du moment. Le populisme peut donc permettre de réunir ainsi sous une même couverture des êtres foncièrement différents...

Lévesque surprend, dans les premières pages, par la douceur soudaine qu'il démontre à l'endroit du projet de René Lévesque. Le fondateur du Parti québécois devient sous sa plume, si souvent acerbe en d'autres temps, un homme d'une extrême qualité qui avait entrepris, loin de l'univers du populisme qu'aborde justement son ouvrage, un vrai et solide travail de libération du peuple.

Labelle et Camillien est pour l'essentiel un livre intelligent, fruit d'une plume remarquable, une des meilleures du métier au Québec, un ouvrage à lire sans aucun doute, bien que l'ensemble ait passablement vieilli malgré des efforts de rajeunissement sommaires. Robert Lévesque a eu beau débarrasser l'entreprise de son carcan marxiste initial, le travail demeure conçu comme une «histoire progressiste» qui eût gagné à être actualisée davantage. Peut-être en signe de respect pour Robert Migner, son coauteur disparu qui n'est cependant plus mentionné en couverture de l'ouvrage, il n'y a en effet pratiquement pas eu d'ajouts aux recherches d'il y a trois décennies pour en arriver à cette réédition. Des thèses, des articles et des livres en rapport avec Camillien Houde et le curé Labelle, il y en a pourtant eu plusieurs, depuis le temps.

Peut-on aujourd'hui passer sous silence le fait que Houde fut très actif pour faire admettre au pays des criminels de guerre? Une information pareille, documentée, offre d'intéressantes possibilités de précisions quant au corps d'idées réactionnaires de cet homme qui, à sa mort, fut enseveli sous une réplique en marbre italien du tombeau de Napoléon Ier.

Défendre l'indéfendable

Il y a une quinzaine, j'ai eu un peu honte pour les lecteurs du Soleil. J'ai dit alors que je trouvais pour le moins étrange qu'un chroniqueur de ce journal de Québec annonce en claironnant qu'il plaçait, au sommet de sa bibliothèque idéale, les pamphlets de Louis-Ferdinand Céline.

Il est évident que l'oeuvre de Céline est importante, mais pourquoi choisir comme sommet de celle-ci ses livres interdits de publication, c'est-à-dire les plus furieusement haineux, violents et racistes?

Je dois dire que j'ai eu honte de nouveau pour les lecteurs du Soleil cette semaine en lisant la tentative de réplique que m'a servie Didier Fessou. Plutôt que de nous expliquer en quoi il trouve les délires haineux de Céline si formidables, au point de les élever à un sommet absolu, le chroniqueur évoque le simple principe de la liberté d'expression, refuge commode dans les circonstances.

Ce n'est pourtant pas la liberté d'expression qui est en cause ici, mais le jugement du chroniqueur.

On a bien sûr le droit de dire qu'on admire par-dessus tout des écrits à ce point haineux. J'imagine qu'on a aussi le droit de demander pourquoi.

«Une oeuvre de l'importance de celle de Céline ne peut pas se débiter en tranches comme un saucisson, écrit le chroniqueur du Soleil. C'est un tout.» Et pour bien célébrer le tout, M. Fessou jubile donc au nom du pire. Logique, sans doute.

Tous les goûts sont dans la nature. Il doit bien y avoir des gens quelque part qui adorent le docteur Joseph Mengele ou Pol Pot. Chacun ses passions. Aujourd'hui, les goûts ne se discutent plus, paraît-il. La liberté d'expression, vous savez...

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jfnadeau@ledevoir.com

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