Le retour de Jane Fonda

Le cinéma aura été impuissant à faire renaître Jane Fonda. Sa réapparition en 2005 en belle-mère vache dans la très mauvaise comédie Monster-in-Law, suivie en 2007 de son rôle-titre dans la comédie familiale un peu supérieure mais guère transcendante Georgia Rules, avait fait échouer lamentablement les retrouvailles.

Pas étonnant, dans les circonstances, que l'actrice de 71 ans, doublement oscarisée (pour Klute en 1971 et Coming Home en 1978), se soit tournée vers le théâtre. Broadway, pour être plus précis. Où je l'ai vue, en chair et en os, samedi dernier, jouer une musicologue atteinte de la maladie de Lou Gehrig dans la pièce 33 Variations, écrite et mise en scène par Moisés Kaufman et jouée au théâtre Eugene O'Neil de la 49e Rue.

Ça, c'est un come-back. Qui pour Fonda met un terme, tenez-vous bien, à 46 ans d'absence sur les planches, sa dernière apparition sur scène remontant à 1963, où à Broadway elle jouait dans Strange Interlude avec la regrettée Geraldine Page.

Je ne fréquente pas beaucoup les théâtres. Je suis trop habitué au cinéma, où le spectateur est invisible, pour ne pas me sentir exposé devant des acteurs vivants. C'est bête, je le sais, mais si je préfère les chiens aux chats, je suis dans mon for intérieur plus chat que chien: un voyeur aimant voir sans être vu.

J'avais un peu l'impression, en regardant Jane Fonda dominer la scène et l'assemblée dans la peau d'une universitaire obsédée au soir de sa vie par les variations que Beethoven a composées sur une valse réputée mineure de l'éditeur viennois Anton Diabelli, qu'elle était, elle aussi, peu habituée d'être vue... en sa propre présence. Quarante films, ça fait ça aux acteurs s'ils ne foulent pas les planches à l'occasion pour mettre leur chair à vue et leur âme à nu, sans filet de sécurité.

Il y a dans 33 Variations du superflu et du sentimental. Mais l'essentiel, soit Jane Fonda, est préservé et mis en valeur. La mise en scène et les décors (les archives Beethoven à Bonn, où l'héroïne poursuit son enquête sous l'assaut de la maladie), d'une beauté à couper le souffle, placent l'imagination du spectateur au centre de l'expérience. Et installent d'entrée de jeu un dialogue muet, entre elle et nous, sur les effets du vieillissement, sur la dictature du bon goût, sur la transmission et l'héritage.

Mon imagination s'est emballée. Elle m'a rappelé que Jane Fonda réveille sur mes papilles un goût d'enfance. Je suis devenu cinéphile sous ses yeux et l'ai aimée, elle et sa voix sublime (l'ex de Roger Vadim s'est longtemps doublée elle-même en français), instantanément, et sans réserve. Depuis Barbarella, La Poursuite impitoyable, Cat Ballou, Que vienne la nuit et On achève bien les chevaux, vus à l'époque au Cinéma de cinq heures et à Télé-Sélection, jusqu'à son dernier vrai grand rôle au cinéma, en 1986 dans The Morning After, de Sydney Lumet, où elle jouait une actrice vieillissante et alcoolique mêlée à une histoire de meurtre qu'il lui fallait contribuer à résoudre.

Celle qui en 1972 a offensé médias et classe politique en visitant Hanoi sous les bombes a souvent joué les femmes qui enquêtent, qui veulent savoir, comprendre, coûte que coûte. C'est le cas dans 33 Variations. Ça l'était déjà il y a presque 40 ans dans Klute, où elle jouait une prostituée enquêtant avec un détective sur le meurtre de consoeurs. Plus tard, dans la peau de la dramaturge Lilian Hellman (Julia), elle cherchait la fille de son amie d'enfance tuée par les nazis; puis, dans The China Syndrome, elle campait une journaliste de télévision enquêtant sur la sécurité d'une centrale nucléaire; dans Agnes of God, tourné à Montréal et dans les environs, elle était une psychologue évaluant l'état mental d'une jeune nonne accusée du meurtre de son bébé.

Je me rappelle avoir payé 10 $, toute une somme pour moi à 18 ans, pour assister à la soirée d'ouverture du Festival des films du monde où ce dernier film, signé Norman Jewison, était projeté en première mondiale. Et d'avoir attendu avec la foule sur le parvis de la Place des Arts pour la voir arriver, au bras de Serge Losique. Cinéphile durant presque toute ma vie, je n'ai (et je m'en vante) fait le pied de grue que pour Jane Fonda.

Et pour cause. Actrice incandescente, icône féministe, activiste politique, prêtresse du work-out (elle a vendu des dizaines de millions de vidéocassettes de ses sessions d'exercices) et ennemie de la chirurgie plastique, tout en elle me fascine. Si 33 Variations, douché d'éloges aux États-Unis, fleure un peu trop bon le tremplin d'essai en prévision d'une adaptation cinématographique digne d'un vrai retour, franchement, je suis prêt à me boucher les narines. Et à tendre l'oreille pour entendre et réentendre cette voix si singulière, aux intonations subtiles et à la diction impeccable. Fermez les yeux et concentrez-vous, je suis certain que vous l'entendrez vous aussi. À moins que vous n'alliez vous aussi — c'est la grâce que je vous souhaite — la voir en personne au théâtre Eugene O'Neill. Elle y excellera jusqu'au 24 mai. Welcome back, Jane.

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Collaborateur du Devoir

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