L'âge des nini

«Il fait bon vieillir. Être jeune, c'était tuant.» - Hjalmar Soderberg

«La vieillesse est si longue qu'il ne faut pas la commencer trop tôt.»

- Benoîte Groult

«La vieillesse, c'est quand on commence à se dire: "Jamais je ne me suis senti aussi jeune."»

- Jules Renard

«La jeunesse est le temps d'étudier la sagesse, la vieillesse est le temps de la pratiquer.»

- Jean-Jacques Rousseau

Je ne suis plus une oie blanche, j'ai franchi l'âge des certitudes, j'aborde le cap des «nini», un âge critique pour une femme dès le sommet de la quarantaine. C'est le moment charnière où elle décide quel genre de vieille elle fera. Assumée ou embaumée? Amère ou émerveillée? «Les hommes vieillissent toujours mal quand ils restent jeunes», écrivait Romain Gary. Le concept s'applique aux femmes également; apprendre à vieillir est un art, l'élégance des douleurs qu'on choisit d'estomper (Lancôme ou Dior), de trafiquer (bistouri ou laser), de noyer (grappa ou larmes) ou d'oublier (Rep Dom ou l'Alzheimer).

Je ne suis ni vieille, ni jeune. Ni sage, ni folle. Ni ménopausée, ni pausée. Ni éclatante, ni moche. Ni cynique, ni naïve. Ni pudique, ni vulgaire. Ni bandante, ni repoussante. Ni liftée, ni lisse. Ni ferme, ni molle. Ni sportive, ni oisive. Ni prospère, ni cassée. Ni poupoune, ni matante. Ni moumoune, ni courageuse. Ni optimiste, ni pessimiste. Ni dangereuse, ni inoffensive. Ni tout à fait myope, ni tout à fait presbyte. Ni désabusée, ni abusée. Ni sainte, ni touche. Ni reposée, ni reposante. Ni joyeuse, ni triste. Ni forte, ni fragile. Ni à prendre, ni à jeter. Voilà pour la valse des «nini».

J'ai atteint l'âge où les questions sont nombreuses, les réponses incertaines, le grand cirque ordinaire de la vie moins enivrant; on met Paris en bouteille plus souvent (avec des «si» et des «mais»), quitte à voir le fond parfois. Les grandes crises sont plus inquiétantes, fragilisation du corps et des tripes confondus, il reste à faire semblant, à s'oublier dans le tourbillon des affairements ou à s'asseoir devant le miroir des quatre vérités et s'en expliquer franchement.

Plein de racines

C'est ce que fait Marie Pittalis dans son livre Je suis vieille... et j'aime ça!. Pas de complaisance pour cette sexagénaire qui aborde l'âge où les femmes disparaissent dans le regard de l'autre. Si elles ont la chance ou le courage de savoir qui elles sont, elles finissent par se choisir elles-mêmes. Je ne suis pas une sexa, loin s'en faut (encore que, les années déboulent de plus en plus vite), mais j'apprécie beaucoup les conseils de ces mentors féminines, amies ou écrivaines, qui vous indiquent le chemin le plus serein à emprunter, celui de l'être, forcément.

Devant la couverture du livre de Marie Pittalis, mon B s'est exclamé: «Elle est vieille! Son cou est plein de racines. Yark! Elle est toute racillée!» Un jour, je serai «racillée» moi aussi avec mon cou de poulet et il trouvera ça beau. Parce qu'il m'aime. Et parce qu'il ne verra pas que ça. Mais comme il ne connaît pas la femme de la couverture du livre, il ne la «voit» pas. C'est horrible d'être enfermé dans son âge, d'aboutir au royaume des non-voyants pour cause de flétrissement aviaire.

«C'est le regard des autres, et leur appréciation, explicite ou implicite, qui nous renseigne sur notre âge. Or l'une et l'autre sont tributaires de représentations dictées par l'esprit du temps», écrit cette retraitée ravie, qui estime que ce deuxième âge est celui de toutes les libertés.

Encore faut-il être capables de faire fi des modes, de survivre au jeunisme ambiant. Car le recours à la chirurgie est un mensonge face à soi d'abord, et à la caméra ensuite. On ne trompe personne. On crie plutôt à la face du monde: voyez, j'ai enfilé mon masque; et je refuse que vous me cantonniez dans mes rides, mes hormones, mes mitochondries et mes gérontogènes.

Récemment, au Mexique, dans une petite ville assiégée par les Américaines retraitées qui vont s'y faire lifter en pesos, je pouvais reconnaître de dos qui l'était ou ne l'était pas. Et chaque fois, c'était pour réprimer un frisson devant ces femmes fantômes, la face imprimée comme sur un billet de banque. Qui trompe-t-on? Pas la mort, en tout cas. On ne se décompose jamais que de l'intérieur. «La vieillesse est un naufrage? Tout dépend de qui est à la barre», balance l'auteure de Je suis vieille... et j'aime ça!.

Faire tapisserie

Je sais maintenant ce que c'est que de faire tapisserie dans les salles de danse où personne ne vous remarque ni ne vous invite. J'ai atteint l'âge où l'on ne doit jamais s'asseoir à côté d'une vamp de 20 ans au risque d'être une figurante dans un mauvais film d'amour. Au mieux, c'est toi qui tendras les Kleenex et le poudrier à la jeune première éplorée devant la goujaterie des hommes qu'elle ne soupçonnait pas si primaires et, pour tout dire, in-fré-quen-ta-bles.

La semaine dernière, j'ai eu le malheur de sortir avec une petite jeunesse de 25 ans qui n'est déjà plus une oie blanche. Si jeune et elle a perdu quelques-unes de ses plumes. Quel massacre.

Un mec a failli me passer sur le corps pour qu'on la lui présente. Mais c'est moi qui l'ai invitée à danser. Ça t'apprendra, tarla.

Mon ex-partenaire de tango et grand ami Denis, désormais réfugié au Brésil, refusait de faire danser les femmes de l'âge des «nini». Je l'engueulais comme le poisson pourri qu'il était. «Blanchette! Faire danser des matantes, jamais! Je ne veux pas avoir l'air désespéré. Une "vraie" vieille, au moins, tu gagnes des points, c'est du bénévolat.» Je m'ennuie souvent de Denis. Je dois bien être la seule...

Faire face à son passé, l'oublier aussi, cela fait partie de l'état de grâce du vieillissement. Narguer les autres est un luxe qu'on peut s'offrir à tout âge mais s'affranchir partiellement ou complètement de leur regard est un travail qui s'avère plus facile avec l'âge des «nini».

Avant, ce sont eux qui nous conditionnaient. Aujourd'hui, demain peut-être, on décide que c'est f-i-fi-n-i-ni-nini.

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cherejoblo@ledevoir.com

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Adoré: l'exposition Van Dongen au MBA. Des femmes de tous les âges, beaucoup de l'âge des «nini». Curieusement, les oeuvres du peintre néerlandais m'ont davantage interpellée lorsqu'il prenait ses sujets dans les bordels que lorsqu'il a connu la gloire et tirait le portrait de la haute. Vous avez jusqu'au 19 avril pour vous y précipiter ou y retourner.

Aimé: le livre de Marie de Hennezel, La chaleur du coeur empêche nos corps de rouiller. Ma mère l'a lu et me l'a recommandé. C'est davantage écrit pour elle que pour moi mais il n'est jamais mauvais de se préparer à ce qui viendra inévitablement. D'ailleurs, le mot «retraite» va bientôt disparaître du vocabulaire, nous resterons jeunes plus longtemps. Au Japon, on parle de reculer l'âge de la retraite à 75 ans à partir de 2020. On n'a jamais vécu si vieux, si jeunes.

Jasé: avec le père Lacroix (93 ans) cette semaine, qui m'appelait pour mon anniversaire. «Père Lacroix? Est-ce moi qui vieillis ou la vie est vraiment plus difficile qu'avant?», lui ai-je demandé. «Tu as raison, c'est plus difficile, car tout est devenu public. Tout est médiatisé à outrance. Ça me fait très peur pour nos adolescents. Ils sont très impressionnables à cet âge.» Que dire, sinon que nous n'écoutons pas suffisamment les voix de la sagesse et de la vieillesse? Oui, tout est médiatisé mais les «vrais» vieux, on ne les voit jamais et on les entend trop peu. Une société qui enterre ses vieux trop vite fragilise ses adolescents, j'en suis profondément convaincue. Et les Amérindiens bien avant moi, qui associaient ces deux tranches d'âge des passages de la vie.

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« That's me in the corner, that's me in the spotlight, loosing my religion » (air connu)

Tandis que les ouailles se désabonnent de l'Église catholique pour cause d'atteinte à la pudeur, je me demandais de quelle façon nous pouvions désormais nous relier. Religion, religare, relier. C'est terriblement humain, ce besoin, et il y a des postes à combler.

En regardant l'éclairant documentaire Examined Life (produit notamment par l'ONF) de la réalisatrice Astra Taylor, je me disais que la philosophie est certainement un trampoline comme un autre pour rebondir sur les grandes questions existentielles auxquelles la religion n'a pas toujours répondu.

«La philosophie s'intéresse à notre destination finale, c'est une disposition critique face à la mort, face aux différents pouvoirs», dit l'un des professeurs de philo interviewés dans ce film. Le monde actuel fait face à des crises qui nous ramènent à l'éthique dans le politique et à l'éco (maison, chez-soi) dans l'économie et l'écologie. «Les gens responsables sont ceux qui pensent qu'ils ne sont jamais assez responsables», dit l'une des philosophes.

La réalisatrice a eu la bonne idée de sortir les philosophes dehors, dans la rue, et curieusement, les réflexions n'ont pas du tout la même portée que si elles étaient enfermées entre quatre murs. Elles s'incarnent.

Au cinéma du Parc, à compter de ce soir jusqu'au 9 avril. Chaque représentation du film sera suivie d'une discussion en compagnie d'un prof de philo d'une université montréalaise, différent chaque soir.

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