Revue de presse: Leur vengeance sera terrible

«L'empire contre-attaque», écrivait, tremblotant, l'historien canadien Jack Granatstein dans le National Post cette semaine. Son texte est paru au lendemain du discours de l'ambassadeur Américain Paul Cellucci, où ce dernier a ouvertement critiqué le choix du Canada de ne pas se joindre à la coalition.

«Les Américains, aujourd'hui, sont furieux plus que jamais à l'endroit du Canada, et lorsque la poussière retombera sur l'Irak, ils se vengeront.» Granatstein prend toutefois soin de nous rassurer: «Ils ne lanceront aucun missile Tomahawk sur la tour de la Paix.» Ouf. Pas plus qu'ils ne «fermeront les frontières», écrit-il. Mais alors? C'en est fait des faveurs à l'égard du Canada. Selon Granatstein, la Maison-Blanche a traditionnellement tempéré les tentations protectionnistes du Congrès. Il faut donc s'attendre à une flopée de plaintes commerciales. Sur le plan militaire, les États-Unis vont bientôt se montrer beaucoup moins enclins à coopérer avec le Canada. À la frontière, il faut s'attendre à poireauter de plus en plus longtemps. À ceux qui applaudissent à cet éloignement canado-américain en y décelant une chance pour la souveraineté canadienne, Granatstein rappelle que 90 % des échanges canadiens se font avec les États-Unis. «Nous souhaitons tous que le Canada soit souverain, qu'il puisse faire ses propres choix, mais nous voulons aussi manger à notre faim tous les jours.» Autrement dit, il faut que le Canada prenne conscience qu'il fait partie de la famille nord-américaine. Or, «lorsqu'un membre de la famille se conduit mal, les parents infligent des punitions. Aujourd'hui, malheureusement, c'est le tour du Canada». (Et dire qu'on le présente comme un grand historien!)

Cette crainte, exprimée ici de façon presque caricaturale, transpirait dans plusieurs textes. Douglas Fisher, du Ottawa Sun, prédisait par exemple mercredi une «catastrophe économique» pour le Canada. D'autres ont adopté un ton plus «moral». Andrew Coyne par exemple, dans le National Post, s'indigne: «Alors que les États-Unis se battent pour leur vie, le Canada a choisi de les narguer.» Coyne qualifie d'«extraordinaire» le discours de l'ambassadeur américain, notamment parce que ce dernier ne s'en est pas tenu à la langue de bois. Cellucci, par exemple, n'a pas hésité à comparer la réaction molle du gouvernement canadien aux propos «antiaméricains» de plusieurs libéraux à la dénonciation prompte de l'initiative du premier ministre albertain, Ralph Klein, lorsque ce dernier a fait parvenir une lettre d'appui à George Bush (par l'entremise de Cellucci, notons-le). Coyne estime que le monde est «en train de se redéfinir» mais que le «Canada n'y participera pas».

Coyne affirme ne pouvoir imaginer rien de mieux pour l'instant qu'un monde unipolaire centré sur les États-Unis. Or, fait valoir le chroniqueur, un tel contexte unipolaire américain «comporte des avantages potentiels énormes pour le Canada». Et nous voilà que nous décidons de les rejeter, déplore-t-il. «Nos alliés historiques, les Anglais et les Australiens, se battent, avec les Américains, avec une coalition de plus de 40 pays.» Et quelle voie avons-nous choisie? «De suivre les Français et, comme Brian Mulroney l'a bien dit, "nos nouveaux amis": les Russes, les Chinois et les Allemands.» Coyne méprise la position du gouvernement du Canada, qui prétend malgré tout pouvoir maintenir l'amitié canado-américaine. Nous venons de dire aux Américains: «Vous pouvez bien mourir tout seuls dans le sable. Mais on reste bons copains, hein?»



Dans le Toronto Star hier, la chroniqueuse Carole Goar fulminait. Selon elle, les va-t-en-guerre ont ressorti des boules à mites de 1914 une vieille technique d'humiliation qui consistait à planter une plume blanche sur l'épaule de tout homme qui refusait la conscription. «C'est exactement ce qu'a fait Cellucci à Toronto cette semaine.» L'argument principal de ces gens, écrit Goar, c'est le «manque de loyauté». Avec eux, aucune place pour la discussion. Or, selon Goar, il y avait plusieurs raisons très fortes pour refuser de s'engager auprès des Américains. «D'abord, le Canada n'adhère pas au principe des attaques préventives. Ensuite, il refuse de s'engager dans des opérations militaires lorsque la diplomatie fonctionne. Aussi, le Canada ne croit pas que le fait de tuer des milliers d'Irakiens soit justifiable pour changer le régime de ce pays. Le Canada ne voit pas non plus comment le bombardement de l'Irak pourra entraîner une diminution du terrorisme. Enfin, le Canada a refusé de se joindre à une opération d'invasion qui n'est pas sanctionnée par l'ONU.» Selon Goar, l'ambassadeur est non seulement injuste envers le Canada, il nie certains faits très importants. «Notre pays s'est précipité pour aider les États-Unis dès après le 11 septembre 2001. Il a envoyé des troupes en Afghanistan, de même que lors de la première guerre du Golfe. Il a libéré six Américains lors de la crise des otages en Iran dans les années 80. Il a participé à la guerre de Corée et à deux guerres mondiales.»

En éditorial, le Toronto Star qualifiait le premier ministre ontarien de «lèche-bottes» hier. En effet, à la suite du discours de l'ambassadeur Cellucci, le chef du parti conservateur, Ernie Eves, a décidé d'imiter son homologue albertain Ralph Klein et a fait parvenir une lettre d'appui à la guerre au président Bush. «Eves n'a aucun mandat et aucune légitimité pour couper l'herbe sous le pied d'Ottawa et intervenir dans le champ constitutionnel des relations étrangères.» Le Star a aussi raillé celui qui «dénonce toujours le fédéral lorsque celui-ci touche aux domaines de la santé et de l'éducation», de compétence provinciale. «C'est incroyable, mais il a fallu le premier ministre du Québec, Bernard Landry, un séparatiste, pour rappeler clairement à Cellucci que le Canada est un pays souverain et qu'il peut décider ce qu'il veut.»

Paul Salutin, dans le Globe and Mail d'hier, traitait aussi de Cellucci et de Mulroney. À l'affirmation de l'ambassadeur américain — «Nous, nous viendrions à votre secours sans hésitation» —, Salutin répond: «Ah oui, comme en 1812, lorsque les États-Unis nous ont envahis? [...] Où comme lors de la Première et de la Deuxième Guerre mondiale, lorsqu'ils sont arrivés trois ans après le début des hostilités?» Salutin reprend ensuite un argument de Lloyd Axworthy pour répondre à Cellucci: «Et où étiez-vous lorsque nous avions besoin de vous pour nous aider à renforcer le traité sur les mines antipersonnel, lorsque nous luttions pour fonder un tribunal pénal international, qui aurait été bien commode pour traduire Saddam Hussein en justice?»

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