À quoi joue le gouvernement?

L'histoire de ce Montréalais d'origine soudanaise a tout pour faire frémir. Réfugié au Canada en 1990 et devenu citoyen cinq ans plus tard, Abousfian Abdelrazik est un musulman pratiquant mais sans histoire qui côtoie ses coreligionnaires. Ses fréquentations suscitent l'intérêt du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) qui se met à le surveiller en 1999 et qui l'interroge à quelques occasions. Mais on ne l'accuse de rien.

Sa vie bascule en 2003 alors qu'il se rend au Soudan voir sa mère malade. Il ne figure, de toute évidence, sur aucune liste d'interdiction de vol puisque son voyage se fait sans encombre. Quelques semaines plus tard, cependant, il est arrêté à la demande du SCRS, selon des documents obtenus par le Globe and Mail. Il est emprisonné, torturé et soumis à des interrogatoires répétés. Des agents du SCRS se rendent même au Soudan l'interroger en décembre 2003. Il est relâché après un an de détention sans que d'accusations ne soient portées contre lui.

En juillet 2004, sa femme lui envoie l'argent nécessaire à l'achat d'un billet de retour après que l'ambassade eut promis des documents de voyage temporaires. Comme il apparaît maintenant sur une liste d'interdiction de vol, il n'arrive pas à acheter ce billet. Selon des notes diplomatiques obtenues par le Globe, le gouvernement soudanais offre alors d'utiliser un avion privé, mais Ottawa refuse d'offrir une escorte et de partager la facture. La tentative échoue. Le pauvre homme est arrêté à nouveau en 2005 et est emprisonné pendant sept mois.

À sa sortie, le gouvernement soudanais, peu porté sur le respect des droits de la personne, remet à l'ambassade canadienne et à leur ancien prisonnier un document officiel confirmant la levée de toutes les allégations relatives à des liens avec Al-Qaida. À Ottawa, on a la tête ailleurs. On craint que l'affaire devienne publique.

Elle le deviendra quand même en avril dernier, à la suite d'une enquête du Globe. M. Abdelrazik se voit alors offrir de prendre refuge à l'ambassade, où il vit toujours. Mais ce qu'il veut, c'est revenir à la maison. De toute évidence, Ottawa ne le souhaite pas. Le gouvernement a sans cesse trouvé de nouvelles excuses pour lui barrer la route. Au départ, on disait qu'il fallait que son nom soit retiré de la liste des Nations unies. À la fin de 2007, Ottawa en fait la demande à l'ONU, la GRC ayant conclu qu'il n'était ni un terroriste ni un suspect, mais en vain. Ottawa dira ensuite qu'on ne peut émettre de documents à M. Abdelrazik en l'absence d'une réservation avec une compagnie aérienne. Il en obtient une, en septembre dernier. Pour rien. Et tout récemment, cela ne suffisait plus. Il fallait que le billet soit payé. Environ 140 Canadiens outrés y ont vu, et M. Abdelrazik a en main un billet pour vendredi de cette semaine.

Le gouvernement, lui, est retourné à la case départ. Il exige à nouveau le retrait du nom de M. Abdelrazik de la liste d'interdiction de vol avant d'émettre les documents de voyage, a dit le ministre des Affaires étrangères, Lawrence Cannon, dimanche. Faire effacer son nom de la liste est une démarche quasi impossible et, surtout, inutile. Une résolution des Nations unies précise que cette liste n'interdit pas à un pays d'accepter le retour d'un de ses citoyens y figurant.

Au lieu d'aider cet homme à émerger de son cauchemar, le gouvernement le fait durer. Il a pourtant, en mai dernier, nolisé aux frais des contribuables un avion privé pour rapatrier au pays l'Ontarienne Brenda Martin, reconnue coupable de fraude au Mexique, ce dont elle se dit innocente.

Le cas de M. Abdelrazik est une illustration de plus de cette vision aléatoire que les conservateurs ont de la justice et de leurs obligations envers les Canadiens en difficulté à l'étranger. Ils n'interviennent plus systématiquement pour défendre les Canadiens condamnés à mort. Ils refusent toujours de demander le rapatriement d'Omar Khadr, détenu à Guantánamo. Comme si les droits n'étaient plus affaire de principe, mais de privilège.

Comme dans le cas de Maher Arar, le Canada a contribué à la détention d'un de ses citoyens à l'étranger, dans un pays qui a recours à la torture. Mais contrairement à Maher Arar, qui a été rapatrié après deux ans de détention, M. Abdelrazik poireaute au Soudan depuis presque six ans. Le force-t-on à l'exil involontaire par peur d'avoir à le dédommager comme on a dû le faire avec

M. Arar? Plus le Canada attend, plus cela risque effectivement de lui coûter cher. Mais pas seulement en millions. En réputation ternie aussi.

Kafka n'aurait pas fait mieux.

mcornellier@ledevoir.com

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