La photo sur le frigo

Au début de janvier, Éric Caire, qui songeait déjà à poser sa candidature à la succession de Mario Dumont, avait confié ses états d'âme à un collègue du Soleil: «Ce n'est pas que ça ne m'intéresse pas, mais je n'ai pas envie d'être juste une photographie sur le réfrigérateur pour mes enfants.»

Au départ, l'engagement politique exiges des sacrifices. Quand un père de trois jeunes enfants — et bientôt d'un quatrième — se lance dans une course à la direction d'un parti politique, on se demande toutefois s'il faut admirer son abnégation ou se désoler pour ceux qui devront payer le prix de son absence, même si M. Caire a la chance de représenter une circonscription voisine de l'Assemblée nationale (La Peltrie).

Aux yeux de certains, la perspective du pouvoir peut compenser ces inconvénients. Dans le cas de M. Caire, la photo risque malheureusement de jaunir sur le frigo sans qu'il puisse assouvir ses ambitions. Dans l'état où se trouve l'ADQ, parler d'un parti à rebâtir tient de l'euphémisme. Remarquez, être chef offre de meilleures chances de conserver son siège, comme l'a démontré Mario Dumont, qui a siégé huit ans en solitaire avant d'avoir un peu de compagnie.

Même si le fil d'arrivée est encore loin, M. Caire apparaît le mieux placé et le plus qualifié pour lui succéder en février 2010. Selon un sondage de Léger Marketing réalisé il y a un mois, le maire de Huntingdon, Stéphane Gendron, était le candidat préféré de 25 % des Québécois, suivi de M. Caire (15 %) et du député de Shefford, François Bonnardel.

En revanche, M. Caire était le premier choix de 36 % des électeurs adéquistes, devant M. Gendron (24 %) et M. Bonnardel (7 %). On peut penser que ces chiffres sont plus représentatifs de l'opinion des membres de l'ADQ, qui seront les seuls à choisir leur chef.

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Mardi, M. Caire a laissé entendre qu'il verrait d'un bon oeil la candidature de M. Gendron, malgré les propos peu aimables que le coloré maire tient régulièrement à son endroit. Comme dit le proverbe anglais: «Il vaut mieux qu'il soit dans la tente et pisse vers l'extérieur qu'à l'extérieur et pisse à l'intérieur».

M. Gendron a beau faire le fanfaron, il sait bien que ses chances de l'emporter ne sont pas très bonnes. Il peut toujours invoquer la faiblesse intellectuelle de l'aile parlementaire et de ce qu'il appelle «l'establishment du parti», ces gens-là n'en ont pas moins de l'influence et ils vont tout faire pour qu'il ne devienne pas chef.

Selon lui, celui qui sera choisi en février 2010 ne fera qu'assurer l'intérim en attendant que lui-même soit prêt à prendre le relais, à temps pour les élections générales de 2012. Entre-temps, il a bien l'intention de militer activement, c'est-à-dire de continuer à chialer contre le nouveau chef.

S'il était battu à la loyale dans une course au leadership, M. Gendron n'aurait pas d'autre option que de se rallier ou de se taire. En revanche, s'il n'est pas candidat, il conservera son droit à la dissidence. Et plus les sondages seront mauvais pour l'ADQ, plus on prêtera l'oreille à ses critiques.

Parce que Mario Dumont était le chef fondateur, si l'on excepte les quelques semaines durant lesquelles Jean Allaire a dirigé l'ADQ en 1994, son leadership n'a jamais été contesté, malgré des résultats électoraux souvent désastreux. Son successeur n'aura pas droit à la même indulgence.

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Après avoir observé le comportement de la députation adéquiste au moment où elle formait l'opposition officielle, il est difficile de ne pas être d'accord avec M. Caire quand il invite son parti à rompre avec l'amateurisme. Encore faut-il bien cibler le problème.

En réalité, le programme de l'ADQ était nettement plus rigoureux et cohérent l'automne dernier, quand le parti a été ramené à sept députés, qu'au printemps 2007, quand il en a fait élire 41.

M. Caire a choisi un mauvais exemple avec les commissions scolaires, dont l'ADQ propose l'abolition. Durant la dernière campagne, elle a enfin réussi à expliquer comment leurs responsabilités seraient redistribuées entre les directions d'école, les municipalités et le ministère de l'Éducation, ce qu'elle avait été incapable de faire en 2007. Mario Dumont a également assuré que l'abolition des commissions scolaires n'était pas une obsession d'ordre idéologique, mais plutôt un moyen de «rebâtir nos écoles».

Il ne suffit pas d'expliquer clairement une idée pour qu'elle soit nécessairement acceptée. La population peut très bien comprendre une proposition et la rejeter. Les souverainistes ont également du mal à accepter cette réalité.

Quant à l'autonomie, le problème n'est pas tellement d'expliquer en quoi elle consiste, mais comment l'obtenir. On le voit: un gouvernement aussi inconditionnellement fédéraliste que celui de Jean Charest est incapable d'arracher le moindre amendement constitutionnel au Canada anglais.

À partir du moment où M. Caire rejette l'idée de tenir un référendum, comment va-t-il s'y prendre pour forcer une véritable redistribution des pouvoirs au sein de la fédération? En 15 ans, Mario Dumont n'est jamais parvenu à l'expliquer. Vaut-il vraiment la peine de se transformer en photo sur le frigo pour courir après un mirage?

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mdavid@ledevoir.com

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