Bashung oh Bashung

Novembre 1995. Au bout du fil transatlantique, du silence. Des secondes, des secondes et encore des secondes de rien-du-tout-que-dalle qui s'égrènent, lentes, lentes. Jusqu'au vertige. Alain Bashung a répondu à la question précédente, et je suppose qu'il m'attend pour la suite de l'interview. Alors je lance la question suivante. Et au beau milieu de celle-ci, de nulle part, Bashung se remet à parler. On se pile dessus, les mots se mêlent quelque part sous l'océan. Il me faut un gros dix minutes d'empilade avant de comprendre: pendant le silence, il a CONTINUÉ DE RÉFLÉCHIR à la question précédente et, insatisfait de sa réponse, sa pensée l'a mené ailleurs, et c'est de là qu'il reprend.

S'agissait de lui laisser le temps, voilà tout. Ce Bashung qui accordait une heure de son temps au Devoir à l'extraordinaire occasion de sa participation à Coup de coeur francophone (deux soirs dans l'amphi du cégep Maisonneuve, quelle vision!), ce Bashung-là n'était pas plus un chanteur comme les autres qu'il n'était un interviewé comme les autres: il n'avait pas de réponse toute faite. Zéro cassette. Il réfléchissait à mesure. C'était fascinant. Dans le récepteur, c'était comme si je l'entendais penser. Une fois à son diapason, au rythme de sa musique des mots et des silences entre les mots, l'entretien s'est poursuivi plus qu'agréablement: c'était une sensation merveilleuse, on avait tout le temps.

On ne s'est reparlé qu'une fois, bien brièvement, lors de la conférence de presse qui a précédé son fabuleux deuxième Métropolis en deux ans aux FrancoFolies de Montréal, en 2005. Finalement, on n'aurait plus jamais tout le temps. Saleté de cancer. Une fois le verdict prononcé l'an dernier, le temps était compté, façon compte à rebours. Bashung, tel mon Bashung du téléphone, a imposé son tempo aussi longtemps qu'il a pu, alternant chimio et concerts. Il a été victorieux aux Victoires, le 28 février dernier, et puis le rideau est tombé. Silence.

Au bout de mon fil, depuis samedi, ce silence sans Bashung à l'autre bout. Alors je comble. Ressors les disques, c'est le réflexe. Je sais ce que je veux réentendre. En boucle, pendant que j'écris. Beaujolais novo (Globo), sur Réservé aux Indiens. Pas sa meilleure chanson, de loin. Mais celle par laquelle j'ai rejoint les copains dans le club. Eux, presque tous, ont adhéré à Gaby Oh Gaby, Martine boude, autour de 1981-82, sinon en 1979, dès Bijou bijou. Moi, c'est bien des métros plus tard que c'est arrivé, il m'a fallu le hasard d'un passage à la télé d'un chouette navet, Nestor Burma, détective de choc, adaptation «moderne» d'un roman de Léo Malet. Michel

Serrault me faisait marrer en Burma punk à nez de clown.

Mais il s'est trouvé que Bashung était aussi dans le film, jouant Bo Craddock, une rockstar doublée d'un petit truand. Et la chanson-thème était de lui, tapissant le décor: Beaujolais novo (Globo). Le refrain allait ainsi: «Touche pas à mon Glogo, danger malabar... » C'est un clin d'oeil à un détail de l'histoire: Burma bouffe tout le temps des Globo et des Malabar, et il a des tas de malabars sur le dos. Boris Bergman, alors parolier-fétiche de Bashung, avait repris le double sens en leitmotiv. On en raffolait, mon meilleur copain Alain et moi, du film et de la chanson. On a dû voir le film 30 fois. Beaujolais novo (Globo) est devenu notre hymne national. On avait même décidé qu'un jour, on serait un tandem journaliste-photographe dans une revue de rock. Notre nom? Globo et Malabar.

Je n'ai rattrapé le présent de Bashung qu'une fois au Devoir, à Osez Joséphine, en 1991. Mais une fois rattrapé, ç'a été le rattrapage intensif, avec les neuf disques du monumental coffret de 1992. Restait à attraper le gars. J'avais raté Bashung au fameux show de 1987 au Spectrum, le métier m'a mené jusqu'à lui par un drôle de détour, un soir d'octobre 1994 à Élancourt, en banlieue de Paris. Une toute petite salle, Le Prisme, 200 âmes tout au plus. On était quelques journalistes, amenés là par Polygram de Paris en taxi (800 francs la course!): je revois Laurent Saulnier, Marie-Christine Blais, on se regardait, incrédules. Bashung était là, à deux mètres. Il avait chanté ma préférée de l'album Chatterton, J'passe pour une caravane. «J'passe pour une caravane / Pour un chien qui n'en démord pas». Paroles de Bashung et Jean Fauque. Le génie de la langue française au service du country-rock atmosphérique.

Après, j'ai revu Bashung en spectacle aux FrancoFolies de Spa, à Coup de coeur, aux Francos de Montréal les deux incroyables années d'affilée. J'ai raté son dernier Olympia, sa dernière tournée. Allez savoir pourquoi, je croyais qu'il tiendrait jusqu'à Spa cet été, que le malabar me chanterait là son Bleu pétrole, à la fois immense et intimiste dernier album, avec sa version belle à pleurer de la Suzanne de Cohen.

Allez savoir pourquoi, j'attendais la suite. Elle a eu lieu hier, la suite: on enterrait Alain Bashung au Père-Lachaise. Suite et fin.

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