À récession typique, déficits atypiques

Quand les deux mains sur le volant sont menottées. À lire le constat et les projections de la ministre des Finances, on a l'impression que le Québec s'est enfoncé dans une crise économique jamais vue, pour s'y enliser. Pourtant, la récession qui se dessine devrait, malgré toutes les incertitudes associées présentement au jeu des prévisions, ressembler, par son ampleur, à celle de 1990-92. Étonnamment, donc, l'état de santé des finances québécoises n'a jamais été aussi noir et les perspectives de recouvrement, aussi sombres. Qu'a-t-on fait, à Québec, de ces 17 années de croissance?

On connaît les chiffres. À Québec, on devrait traverser quatre années de déficit budgétaire avant d'afficher un léger excédent à la cinquième, en 2013-14. Tout cela sans plan de relance ou de stimuli pour contrer les effets de la crise actuelle. Ce jeu d'équilibre nécessitera de nouvelles mesures devant générer une contribution nette de 15 milliards. Une proportion de 44 % de cet effort a été déterminée. Elle prend la forme d'une intensification des efforts pour contrer l'évasion fiscale et l'évitement, d'une indexation de tous les tarifs non indexés et d'une hausse d'un point de pourcentage du taux de la TVQ à compter du 1er janvier 2011. Il reste donc 8,4 milliards à dénicher, sous la forme d'«autres mesures à identifier aux revenus ou aux dépenses».

Et l'équilibre de tout cet échafaudage repose sur une grande hypothèse: le maintien de la croissance des dépenses de programmes à 3,2 %. «Une progression si faible des dépenses n'a pas été observée depuis une dizaine d'années», ont souligné les analystes du Mouvement Desjardins. Il manque donc 56 % de l'équation à l'aube du choc démographique attendu au Québec, dont la cassure est prévue pour 2013. «Sans oublier que l'impact commence à se faire ressentir les années précédant celle de la cassure», a renchéri Hélène Bégin, économiste de l'institution québécoise.

Histoire de tourner le fer dans la plaie, il est désormais reconnu que la décroissance de 1,2 % (du PIB réel) pour 2009 retenue par le ministère des Finances est trop «optimiste». Depuis la rédaction des documents budgétaires, tous les scénarios ont été révisés à la baisse. On table désormais sur une contraction du double, à 2,3 % selon Desjardins. En PIB nominal, Québec s'appuie sur une contraction de 0,1 % en 2009 alors que, chez Desjardins, on invite plutôt à inscrire -2,9 %, soit un écart de près de trois points de pourcentage. Dans les jeux de simulation du gouvernement, on retient que chaque réduction d'un point de pourcentage du PIB nominal abaisse les revenus autonomes de 500 millions. Faisons le calcul...

Pourtant, la récession dans laquelle Québec est engagé s'annonce comme étant similaire à celle de 1990-92, selon l'ampleur du repli du PIB. Le PIB québécois a reculé de 2,7 % lors de la dernière récession. Sa baisse avait été de 3,6 % lors de celle de 1980-82. Cette récession de 1990-92, qui faisait suite à l'effondrement des cours boursiers de 1987, était dominée par la correction du marché immobilier après la forte spéculation dans le marché locatif, et par les nombreuses faillites d'institutions financières américaines. (La crise financière n'avait cependant rien de comparable à celle qui se vit présentement.)

Mais sur le plan économique, la période difficile de 1990-92 s'appuyait sur un effondrement des dépenses de consommation, provoqué par une montée du chômage dans les 10 % et par le niveau élevé des taux d'intérêt. Donc rien de comparable à l'actuelle récession, tant en ce qui concerne le loyer de l'argent que les pertes d'emplois. D'autant que, dans la présente contraction, les dépenses de consommation sont certes en baisse, mais le repli de la consommation traduit surtout l'incertitude et la prudence des consommateurs. Or, lorsqu'il s'agit de confiance, tout peut changer rapidement.

Dans sa comparaison, l'économiste Hélène Bégin parle également de recul des investissements des entreprises similaire entre les deux périodes de récession. C'est donc dans le secteur extérieur que le gros de la différence se mesure. La balance commerciale du Québec affiche présentement un déficit record, de l'ordre de 20 à 25 milliards. Ce déficit (en dollars de 2002), était de quelque 10 milliards lors de la dernière récession. Du simple au double.

Mais dans l'intervalle, la marge de manoeuvre du gouvernement fédéral s'est fortement améliorée, ce qui permet à Ottawa d'appliquer un plan de relance susceptible d'atténuer l'ampleur et la durée de la récession, ce qu'il ne pouvait faire en 1990-92.

Le constat est donc froid: cette récession fait ressortir que Québec n'a jamais su se doter d'une véritable marge de manoeuvre. Malgré une période de 17 années de croissance du PIB depuis 1991, le ministère des Finances demeure visiblement aux prises avec un déficit structurel chronique. Il n'est pas étonnant que les documents budgétaires fassent ressortir une dette représentant les déficits accumulés de près de 100 milliards en 2009-10, contre 35 milliards en 1989-90. Que durant toute cette période, une réserve budgétaire n'a pu être inscrite que pour quatre exercices seulement, pour atteindre 2,3 milliards à son apogée. Et que le ratio dette nette/PIB soit passé de 23 % à 45 %.

Et dire que le fameux choc démographique s'en vient... Une hausse des revenus du gouvernement découlant de la reprise ne suffira visiblement pas.

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