Macédoine cinématographique

Antoine, de Laura Bari, primé aux dernières Rencontres internationales du documentaire de Montréal
Photo: Antoine, de Laura Bari, primé aux dernières Rencontres internationales du documentaire de Montréal

Thessalonique — Du square Aristotelous, nombril urbain, face au rivage, on voit le mont Olympe par temps clair. Preuve que les dieux de l'Antiquité veillent sur nous. Ou devraient le faire.

Me voici au Festival du documentaire de Thessalonique, en Macédoine grecque. Dans l'hiver humide, les gens gardent un cool méditerranéen, fument partout, s'assoient aux terrasses avec leurs gros manteaux. C'est la grande ville portuaire, avec de merveilleux vestiges des empires successifs qui trônent au milieu d'édifices modernes d'une laideur infinie.

2324 ans d'histoire: Québec peut aller se rhabiller. Thessalonique fut libérée par les Grecs de l'Empire ottoman en 1912, après 500 ans sous le joug turc. Ça laisse des bazars et des hammams, des rancoeurs ataviques incrustées. Istanbul est à trois heures de train. On n'y va pas. On parle cinéma. On voit les films. On se promène en Grèce. On se serre les coudes.

J'adore les petits festivals étrangers qui vous gardent captifs, coupés des obligations de Montréal, donc en perpétuelles rencontres avec des créateurs et des journalistes des quatre coins du monde. Ici, le public est curieux, avide, pose des questions.

L'autre jour, il y avait une table ronde sur les formes alternatives d'information. Des journalistes, des blogueurs, des cinéastes défendaient leur véhicule. N'empêche que chaque forme d'expression possède ses atouts et ses failles. Le journalisme traditionnel est encadré, mais son véhicule reste un peu lourd. Les blogues plus anarchistes peuvent dire n'importe quoi. N'empêche qu'ils roulent en temps réel, et les cellulaires volent des photos rapides des guerres, des répressions, les jettent librement à la face du monde.

Le documentaire se veut un genre plus noble. Les cinéastes ont l'avantage de passer davantage de temps sur un sujet que le simple reporter, ils livrent des oeuvres plus fouillées. Quoique là aussi... À travers le montage, les angles de vue, ces réalisateurs transforment la réalité. Tous les médias sont subjectifs, donc complémentaires, sans doute. Même si la réalité nous filera toujours entre les doigts.

Chose certaine, dans les festivals de documentaires, le nombre de cinéastes des pays riches qui vont croquer au sud la misère du Tiers-Monde est énorme. On applaudit à cela: ces choses doivent être montrées, dénoncées, et parfois un film change le cours des choses, mais les pièges du paternalisme, du voyeurisme, demeurent présents. J'ai vu ici des films comme Crude de l'Américain Joe Berlinger, sur la cause célèbre d'aborigènes de l'Amazonie empoisonnés par le pétrole de Texaco. À la fin, un gros show américain récoltait des fonds et les aidait à survivre, mais le contraste entre les deux mondes choquait aussi. Sans ces regards en biais, des pans entiers du monde resteraient pourtant à l'ombre.

Peut-être le documentaire, aussi multiforme que la fiction, est-il trop considéré comme un genre homogène. Certains valent avant tout par leur sujet. D'autres nous éblouissent par des témoignages impossibles à capturer autrement qu'en mode patience. Certains encore constituent des oeuvres en soi, dotées d'une écriture cinématographique, et relèvent davantage de la vidéo d'art. J'ai un faible pour ces films-là, hybrides, mêlant des éléments fictifs et réels, qui nous entraînent de l'autre côté du miroir en poursuivant de fuyantes vérités démenties dès l'image suivante. Comme Antoine de Laura Bari.

Il fallait un séjour à Thessalonique pour que je voie enfin ce film, primé aux dernières Rencontres internationales du documentaire de Montréal. Laura Bari est éclatée, volubile, énergique. Une sorte de dynamo qui conspue la prison du conformisme. Elle vient d'Argentine mais habite Montréal depuis 20 ans. Spécialisée dans l'enfance en difficulté, elle jongle avec l'art, le jeu, la thérapie, l'éducation, dans les écoles, dans ses cours au Cégep du Vieux-Montréal. À la télé elle fut de l'aventure pédagogique de Toc-toc-toc et de Cornemuse.

Quant à son Antoine, il appartient à la catégorie «pur joyeux bâtard»: trucages, jeux, énigmes, sons étranges, venus d'un monde intérieur, interviews, rêves, moments de vie croqués. Poème avant tout. Le film pose un regard d'oeil de mouche sur un petit Montréalais de six ans, d'origine vietnamienne, aveugle.

Ce garçon, élevé de façon très rationnelle — la cécité est dangereuse et réclame des règles strictes de survie —, la cinéaste l'a fait plonger en plein univers imaginaire. Alors, dans le film, il fait semblant de conduire une auto, joue au détective en pourchassant une mystérieuse madame Rousky dans une goutte d'eau, dans la neige, dans des tuyaux municipaux, dans le fleuve où sa tête le défie. Il se prend aussi pour un animateur radio, joue avec des enfants voyants, écrit et lit en braille. Tellement futuriste et surdoué, ce garçon, qu'on l'imagine doté de radars pour compenser les carences de vision, à la façon des chauve-souris.

J'ai attrapé Laura après le film: «Viens, on va en parler!» Elle communique avec les enfants par intuition. Après qu'elle eut rencontré Antoine comme éducatrice, le film s'est imposé dans sa parabole. Antoine a été réalisé avec des bouts de chandelles, l'appui des conseils des arts canadien et québécois, une bourse aussi de la Société des auteurs-compositeurs de langue française. Ajoutez le désintéressement de son équipe.

«Seule l'imagination peut sauver le monde», dit-elle. On la croit. Laura est un oiseau libre. Son prochain film portera forcément sur l'ivresse. D'ailleurs, le vin grec nous grise un peu.

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otremblay@ledevoir.com

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