À feu et à sang

L’armée mexicaine dans les rues de Ciudad Juarez
Photo: Agence Reuters L’armée mexicaine dans les rues de Ciudad Juarez

La potenciologie. Inutile de chercher la description des cours dispensés dans le cadre de cette nouvelle spécialisation, en sciences po à l'UQAM. Je viens de l'inventer. Et c'est bien dommage, car nous avons, plus que jamais, besoin des potenciologues. Ils pourraient nous expliquer la Chine, la longue chute de l'Union soviétique et pourquoi le triomphe de la révolution socialiste, égalitaire par principe, semble impossible sans l'émergence d'un Castro, d'un caudillo.

Oui, avec leurs études centrées sur la nature même du pouvoir, les potenciologues seraient bien équipés pour analyser ce paradoxe. Leur corpus contient tout Shakespeare. Ils ont Barack Obama dans leur mire. Et où se trouve l'Eldorado des potenciologues du monde entier, vous pensez? Au Mexique. Mais ceux qui ont répondu la France ont droit à une étoile dans leur cahier ou à un morceau de robot échangeable contre une mèche de la célèbre chevelure frisottée de Jean Charest.

Potenciologues de tous les pays, unissez-vous, comme disait l'autre, et tournez vos regards vers la zone frontalière de tous les bruits et de toutes les fureurs, celle dont l'histoire paraît avoir été écrite par un idiot consanguin de George W. Bush. Quand deux peuples ne réussissent même pas à s'entendre sur le nom d'un fleuve (Rio Grande au nord, Rio Bravo au sud), que l'un est protestant, l'autre catholique, l'un épris de pureté raciale, l'autre métis, l'un affairiste jusqu'au fondamentalisme et l'autre joyeusement bordélique, qu'ils appartiennent, bref, à des plaques tectoniques différentes, des frictions sont à prévoir. Le fait est que l'arc de cercle quasi parfait que forment, de la plaine de Houston à la péninsule du Yucatán, le Texas et le Mexique fut, stimulant paradoxe, le berceau des plus belliqueux gardiens de l'empire étoilé (précurseurs des L. B. Johnson, Bush et autres Cheney) comme des plus cruels bandits révolutionnaires. Unis par la seule constante du sang versé plutôt que par celui qui coulait dans leurs veines.

J'ai vu hier une photo de l'armée mexicaine débarquant à Ciudad Juarez, dans l'État du Chihuahua. C'est là que plus de 400 femmes ont, en l'espace de quelques années, été immolées sur les marches de cette même pyramide qui là-bas continue de s'édifier sur les décombres des civilisations précédentes et dont les grands-prêtres ont aujourd'hui troqué le couteau d'obsidienne pour l'AK-47. Ces crimes ont été couverts par des politiciens dont au moins un, pour ses bons offices, s'est vu offrir une sinécure dans le quartier des ambassades de la drabe ville d'Ottawa, coeur de cet État-canaille qu'est devenu le Canada, de cette nation mini-wheats avec son côté nature et son côté barbouillé de bouette d'hydrocarbures. Tous les potenciologues vous le diront.

Comme ils vous diront que le Mexique est un peu la patrie de ceux qui ont appris à désespérer de l'Histoire. La lecture d'un roman étonnamment dû à la plume d'un Italien vient de me le rappeler. Si l'histoire bégaie, au Mexique, du moins, c'est avec grandiloquence qu'elle bute sur les mots et les morts. Je m'en étais déjà avisé en lisant, lors de séjours effectués dans ce pays, des livres comme le classique L'Aigle et le Serpent de Guzman. C'était à l'époque de l'insurrection zapatiste, de cet énième balbutiement armé qui fit se rencontrer les fusils de bois et l'ordinateur personnel. La période qui m'intéressait le plus était d'ailleurs celle qui servait de cadre de référence aux écrits inspirés d'un facétieux révolutionnaire dont le grade auto-attribué n'était rien de moins que la litote du siècle: le sous-commandant Marcos. Et non seulement le problème du morcellement des ejidos, ces terres communales indigènes menacées, en 1994, par l'Alena, explique déjà la rébellion d'un Zapata huit décennies plus tôt, mais Valerio Evangelisti, l'auteur de La Coulée de feu, montre que le processus était commencé sous Juarez, le père du Mexique moderne, lui-même un Indien pur jus de limette. Qu'il est pour ainsi dire consubstantiel à la création de ces «États-Unis» du Sud, méchant jumeau du grand frère yankee.

Evangelisti s'est donc intéressé aux trente glorieuses, mais surtout sanglantes années qui ont présidé à la naissance d'une nation dans laquelle notre regard de tabarnacos persiste à voir un frère un peu olé olé, et dont les péripéties passées, il faut le dire, font pâlir sans appel nos minables escarmouches dans le champ de Québec et au fond de la baie des Chaleurs. J'aime le sérieux de cet Italien qui commence par nous balancer une chronologie de quatre pages pour situer l'envergure que vise sa narration: de la guerre de Réforme de 1858-1861 à l'adoption, en 1890, d'un amendement constitutionnel autorisant la réélection à vie (et à mort) de Don Porfirio Diaz.

Je suis comme tous les potenciologues: j'adore les chronologies. De caciques en narcos, le Mexique actuel vient de là. Pour nous entraîner dans pareille cavalcade, le romancier a dû recourir systématiquement à l'ellipse, devenue ici une véritable méthode de composition. Et c'est tant mieux, car l'ellipse, spécialement dans les romans de plus de 400 pages, est un art qui se perd. Pour le reste, ce livre, c'est un peu Guerre et paix en plus condensé et frénétique.

Autre technique utilisée par l'auteur, et celle-là plus discutable: les personnages qu'il choisit de suivre pour individualiser (je n'ose écrire humaniser) le drame d'une histoire en forme de manie massacrante se croisent et se recroisent sans cesse du nord au sud, ressortant du troupeau historique toujours à temps pour accommoder l'inspiration opportuniste de l'écrivain, en un enchaînement de coïncidences qui finit par devenir ridicule. Mais ça se lit en criant conejo, Caramba! Geronimo!

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hamelin3chouette@yahoo.ca

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La coulée de feu

Valerio Evangelisti

Traduit de l'italien

par Serge Quadruppani Métailié

Paris, 2009, 414 pages

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