La petite chronique - Maupassant et le temps qui passe

Il n'est pas impossible que le goût que j'ai pour le genre de la chronique s'explique par l'assiduité que j'ai mise à le pratiquer. Pourquoi ne pas l'avouer, les chroniques de Giono, de Calet et même de Stendhal me paraissent à égalité de leurs romans ou de leurs nouvelles.

De Maupassant, je ne connaissais que les contes et les nouvelles, que je place très haut, et les romans dont certains me sont tombés des mains. Mais qu'en est-il de ses chroniques?

On publie dans La Pochothèque une anthologie des billets qu'il donna à la presse parisienne entre 1880 et 1887. Comme le rappelle Henri Mitterrand dans la préface éclairante qu'il nous livre, c'est le besoin d'argent qui pousse le jeune écrivain à collaborer aux journaux. Employé dans un ministère, il est piètrement rétribué. Il tergiverse, répugnant à livrer des textes trop rapidement écrits. «Jamais mon nom au bas d'une chronique écrite en moins de deux heures», avance-t-il fièrement. Le propos est rappelé en quatrième de couverture. D'ailleurs, Maupassant mettra un terme à sa collaboration aux journaux dès que ses livres lui permettront de compter sur des revenus suffisants.

Il est aussi intéressant d'apprendre que l'auteur de Boule de suif envoie aux journaux des contes ou des chroniques. Il y a, comme le rappelle Henri Mitterrand, une parenté évidente entre ses fictions et ses écrits inspirés par l'actualité.

Maupassant avait-il raison de se défier de l'intérêt et de la valeur de ses chroniques? Certes pas. Si dans le choix abondant qu'on nous propose se trouvent des textes pour nous indifférents, en revanche le regard que pose l'écrivain sur les travers de son époque est pénétrant. Est-il juste, ce regard? Comment en juger? L'important n'est-il pas que Maupassant n'ennuie jamais?

Les chroniques retenues l'ont été autour de quatre centres d'intérêt: «Société et politique», «Moeurs du jour», «Flâneries et voyages», «Les lettres et les arts». Comme de bien entendu, ce sont les trois derniers thèmes qui nous paraissent proches. Quoique Maupassant pacifiste ne laisse surtout pas indifférent. «Donc on parle de guerre avec la Chine. Pourquoi? On ne sait pas. Les ministres en ce moment hésitent, se demandant s'ils vont faire tuer du monde là-bas. Faire tuer du monde leur est très égal, le prétexte seul les inquiète.»

On est souvent loin de l'image de séducteur de ces dames qu'était aussi Maupassant. Pourtant: «Celui qui garde au coeur la flamme galante [...] aime toutes les femmes, les riches comme les pauvres, les jeunes comme les vieilles, les jolies, les laides, les brunes, les grasses, les maigres.»

Jules Vallès l'ayant pris à partie, lui reprochant de négliger le peuple, il réplique que «Monsieur Vallès a pour les barricades un amour immodéré». Il ne se rend pas moins dans une mine. Ce qui ne l'empêche pas de conclure que la vie d'un mineur n'est pas plus difficile que celle d'un gratte-papier enfermé dans des bureaux sombres! Réflexe purement bourgeois que tempèrent certains autres propos sur le salaire insuffisant versé à des ouvriers.

Maupassant est un voyageur intéressé. Se rend-il en Normandie, en Italie ou au Maghreb, il en rapporte des descriptions étonnantes. «Alger semble une tache blanche aperçue à l'horizon. On dirait un gros tas de linge étendu qui sèche là-bas sur la côte.»

S'il écrit à propos du Salon de Paris, il ne le fait pas tellement comme critique d'art. Les artistes, leurs oeuvres lui sont plutôt prétexte à des commentaires sur la société. Plus concluantes paraissent ses chroniques sur Flaubert et sur les Soirées de Médan.

En résumé, une peinture fascinante d'une époque, soutenue par une écriture nerveuse et maîtrisée. Quant aux avis véhiculés, c'est selon, comme bien l'on pense. Demande-t-on autre chose à la littérature?

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Chroniques

Anthologie

Guy de Maupassant

Le Livre de poche,

coll. «La Pochothèque»

Paris, 2008, 1758 pages

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