Magie de l'écriture

Un nouveau Jacques Poulin, enfin. Vous savez que les phrases seront simples, qu'il n'y aura pas d'enflure. Que les mots diront bien plus que ce qu'ils disent. Vous savez que ce sera tendre, avec des blues de l'âme, et des sourires en coin.

Rien que d'y penser, vous entendez déjà en sourdine la petite musique de l'auteur, reconnaissable entre toutes. Vous brûlez d'envie de foncer tête baissée, mais vous retardez le moment de commencer. Vous appréhendez l'instant où tout sera fini.

Et puis vous vous demandez bien comment, cette fois, le romancier va parvenir à vous surprendre. Qu'est-ce qu'il va encore inventer? La dernière fois, dans La Traduction est une histoire d'amour, il y avait cette rencontre entre le vieux Jack et une belle fille rousse, Marine, une Irlandaise...

On ne se savait pas trop si la fille était amoureuse de l'écrivain ou de son écriture ou des deux, mais enfin, elle avait entrepris de traduire ses livres. Puis un autre personnage entrait dans l'histoire: une ado poquée, appelée Limoilou, que l'écrivain et la traductrice prenaient sous leur aile.

Bon, allez. Vous ouvrez L'Anglais n'est pas une langue magique. Vous lisez les premières phrases: «Prenez moi, par exemple. Vous ne me connaissez pas du tout. Je descends à pied la rue Saint-Jean, vous êtes assis à la terrasse du Hobbit et vous ne me voyez même pas. Je suis le petit frère de Jack.»

Francis, c'est son prénom. Sa profession: lecteur sur demande. Il recrute ses clients par le biais des journaux la plupart du temps. Les gens l'appellent, et il accourt avec le livre de leur choix ou un ouvrage qui l'inspire, lui.

Lecteur sur demande, donc: «C'est une appellation que j'aime bien, parce que les initiales font LSD: pour moi, la lecture est une drogue.»

Et voilà, vous y êtes: l'amour des livres, des mots, encore et toujours. Une foule de livres vont vous passer sous les yeux.

Mais d'abord, vous allez vous retrouver dans une ambiance étrange. Dans un imbroglio mystérieux, qui flirte avec l'intrigue policière. Une des clientes de Francis a disparu... Jusqu'à la fin, vous allez vous demander ce qui s'est passé.

Surtout, vous constaterez assez tôt que Francis vit dans l'ombre de Jack. Comme Henri Richard par rapport à Maurice Richard. «Henri Richard était un petit frère comme moi. Quand il avait commencé sa carrière avec les Canadiens de Montréal, l'équipe était dominée depuis longtemps par son frère Maurice.»

Pauvre Henri, comment aurait-il pu parvenir à égaler son frère, compatit Francis: «Sans le vouloir, Maurice était devenu l'idole des Canadiens français, le sauveur de la nation, celui qui pouvait nous venger de la défaite des plaines d'Abraham.»

Se venger de la défaite des plaines d'Abraham: c'est ce que Jack essaie de faire à sa façon. En écrivant un roman sur la place du français en Amérique. Un roman qui a pour titre L'Anglais n'est pas une langue magique.

Pour nourrir son propos Jack fait des recherches, sur l'histoire des plaines d'Abraham, notamment. Et son frère lui vient en aide. «La bataille, qui n'avait duré qu'une demi-heure, s'était déroulée à quelques mètres derrière moi. Le marquis de Montcalm avait été tué, le Canada était devenu un pays britannique et depuis lors, nous avions tous la mort dans l'âme: c'étaient les mots de mon frère.»

Parmi les livres auxquels s'abreuve l'écrivain: Far West, des explorateurs Lewis et Clark, «qui avaient atteint le Pacifique à une époque où l'on connaissait très mal les vastes espaces de l'Ouest américain.»

Vous vous demandez peut-être où Jacques Poulin vous conduit? Attendez, ce n'est pas tout. Vous allez croiser la belle rousse de La Traduction est une histoire d'amour. Et la petite Limoilou, à qui Francis fera la lecture. De Far West, justement.

Les recoupements sont nombreux. Tout s'emboîte, finalement. Mais avec finesse, doigté. Dans une espèce de flottement apparent. De telle sorte que vous vous demanderez si ce livre que vous tenez entre les mains n'est pas celui sur lequel travaille le vieux Jack en réalité...

Quand il l'aura terminé, lui qui écrit «à petites gouttes», il sera insatisfait, évidemment. «Chaque fois que je relis mon texte, j'ai l'impression de n'avoir écrit que des choses insignifiantes», confiera-t-il à son frère.

Puis il en commencera un autre. Et ça recommencera: sa vie sera engloutie par son roman, il n'en dormira plus... jusqu'à ce que son projet ambitieux se réduise à presque rien au bout du compte. Et ainsi de suite.

Merveilleuse mise en abyme. Où vous serez tenté de prendre au pied de la lettre les considérations de Jack sur l'écriture, lui pour qui devenir un écrivain médiatique est «la pire des déchéances».

Ça vous rappellera peut-être les déclarations d'un certain Jacques Poulin, lorsqu'il a reçu le prestigieux prix Gilles-Corbeil pour l'ensemble de son oeuvre l'automne dernier: «Les livres doivent occuper l'avant-scène, et l'écrivain doit rester derrière. Et dans mon cas, le plus loin possible derrière.»

Étrange, quand même... Parce que quand vous refermez L'Anglais n'est pas une langue magique, vous avez cette impression d'être en parfaite communion avec l'auteur. Et vous attendez déjà son prochain roman.

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L'anglais n'est pas une langue magique

Jacques Poulin

Leméac /Actes Sud

Montréal, 2009, 160 pages.

(sortie en librairie le 25 mars)

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