En aparté - Une bagatelle ?

Au Soleil de Québec, le monsieur des livres se nomme Didier Fessou. Tout en tournant d'ordinaire assez vite les pages de son tabloïd, j'attrape à l'occasion des morceaux de sa prose. Dimanche dernier, le monsieur nous présentait généreusement sa bibliothèque idéale. «À la place d'honneur, Céline. Tout Céline.» Pourquoi pas? Mais tout de suite cette précision notable: Céline, oui, mais «surtout l'interdit». En somme, ce n'est pas exactement le style de Céline qu'aime M. Fessou, mais «surtout l'interdit» dans cette oeuvre, «après être allé chiner chez les bouquinistes, les vrais, ceux de Paris, pour dénicher des éditions anciennes publiées avant que les bonnes moeurs politico-climatiques ne censurent certains de ses écrits».

Interdire un livre n'est sans doute pas la chose la plus brillante du monde. Mais M. Fessou se garde bien de dire pour quels motifs une partie des livres de Céline est sous le couvert d'un interdit de publication, sans doute à la suite d'un bel effort d'abstraction de sa part au nom de la littérature bien qu'il soit ici surtout question de haine.

Trois livres de Louis-Ferdinand Céline ne sont pas réédités: Bagatelles pour un massacre (1937), L'École des cadavres (1938) et Les Beaux Draps (1941).

Bien sûr, il demeure dans ces pamphlets le style unique de Céline. Un style vif, énergique et efficace comme une petite musique terrible pour charmer la fin du monde. Ce style se trouve d'ailleurs dans tous les livres de Céline, à commencer par ses romans, tous disponibles chez votre libraire du coin de la rue.

Le style, c'est l'écrivain. D'ailleurs, lorsqu'on laisse évaporer le style des romans noirs et brumeux de Céline, il n'en reste pratiquement rien. En revanche, lorsqu'on laisse sécher au soleil ses trois pamphlets interdits,

il reste sa haine im-monde, celle des Juifs d'abord, mais aussi des Noirs, des jaunes, puis ce culte étourdissant du sang, de la race blanche, cette fureur violente contre la gau-che, voire contre Hitler lui-même, accusé d'être trop doux. «Tout ce que peuvent tempêter, rafuter, tabouriner les hitlériens d'Allemagne contre les Juifs, les francs-maçons, ne dépasse pas le ton du ronchonnage», écrit Céline. Il faut, selon lui, dire plus fort, plus violemment... Vous voyez un peu la mesure de l'affaire? Comme antidote, on peut lire ces jours-ci, entre autres choses, le témoignage de Chil Rajchman, un des rares survivants du camp de Treblinka.

Céline manie les mots de l'horreur comme des sécateurs. Comment offrir alors au Céline des pamphlets la première place de sa bibliothèque, sinon en admettant le pire comme une affaire purement lyrique? Présenter les pamphlets de Céline comme le pinacle d'une bibliothèque, c'est affirmer que les bas-fonds de la pensée du XXe siècle sont une avenue heureuse pour les lecteurs de demain.

Notre époque semble emportée par un nouveau vertige à l'idée de pouvoir se délecter de n'importe quoi au nom de la liberté. Puisque tout se vaut — Céline tout autant que San Antonio —, plus rien n'a tellement d'importance, ni l'histoire ni le bon sens. On finit par voir la pensée battre en retraite partout, au nom d'une liberté suprême, bien sûr.

Tout est plus que jamais possible, même l'inimaginable. Le ministre des Sciences du Canada peut rejeter la théorie de l'évolution de Darwin comme si de rien n'était. Quant à son collègue le ministre de la Culture, il peut ignorer qui est Atom Egoyan tout en distribuant des fanions olympiques pour preuve de la grandeur de ses vues. L'obscurité se présente désormais comme une lumière d'un nouveau genre.

Quel immense avenir, ouvert vers l'infini, que ce noir absolu dans lequel notre époque s'engouffre volontiers! Après tout, qu'il y ait la mort de la pensée au bout de pareilles dérives n'est qu'un détail. D'ailleurs, il y a beaucoup de libertés dans la mort. Il n'y a qu'à voir tout ce qui grouille dans un mort pour comprendre que c'est là un terrain de jeu absolu pour la liberté. C'est dire, en un mot, à quel point la mort est bel et bien le vrai avenir de l'homme...

Tout ce qui semble compter en définitive aujourd'hui est le théâtre de soi-même. Comme chez Dieudonné, faisant mousser à qui mieux mieux la liberté d'expression comme de la crème à barbe, histoire de faire parler de lui jusqu'à raser le jugement de l'ami Falardeau au Ici. Au diable les dangers de l'extrême droite auxquels ses propos prêtent appui puisqu'on se proclame libre soi-même, une fois pour toutes!

Quand tout sera bien noir pour de bon autour de soi, on n'aura qu'à s'expliquer avec la lune en disant qu'on a toujours pensé travailler pour le soleil. C'est sans doute ce que fera comme d'autres M. Fessou, tout en continuant de faire boire les pamphlets de Céline comme s'il s'agissait d'un simple petit lait.

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jfnadeau@ledevoir.com

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Je suis le dernier Juif

Treblinka (1942-1943)

Chil Rajchman

Les Arènes

Paris, 2009, 154 pages

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