L'éléphant

Cela rappelle le coup que Pierre Elliott Trudeau avait fait à Joe Clark durant la campagne électorale de 1979. Après avoir dénoncé sur tous les tons son projet de hausser la taxe sur l'essence, le chef libéral s'était empressé de le reprendre à son compte une fois redevenu premier ministre.

Depuis deux ans, chaque fois que Pauline Marois ou François Legault ont osé dire que le Québec devrait profiter de la baisse de la TPS fédérale pour hausser sa propre TVQ, Jean Charest a poussé des cris d'orfraie.

Hier, M. Legault a eu bien du mal à expliquer que ce n'était plus une bonne idée. Certes, la manoeuvre est cynique. Il aurait été infiniment préférable d'occuper sans attendre l'espace fiscal libéré par Ottawa, mais mieux vaut tard que jamais.

De la même manière, il y a un an, c'est la chef du PQ qui avait fait le meilleur accueil aux recommandations du comité Montmarquette, qui proposait d'en finir avec la «culture de la gratuité» en haussant systématiquement les tarifs des services publics.

À son grand regret, Monique Jérôme-Forget avait dû mettre au rancart le rapport qu'elle avait elle-même commandé. Évidemment, c'était avant les élections et M. Charest n'allait certainement pas la laisser compromettre ses chances de retrouver une majorité à l'Assemblée nationale par un regrettable accès de lucidité.

Bien entendu, au cours de la dernière campagne, quand il accusait encore le PQ de vouloir hausser la TVQ, le premier ministre n'avait aucune raison de croire que l'économie se détériorerait à ce point, qu'Ottawa modifierait la formule de péréquation, que la Caisse de dépôt... Enfin, que voulez-vous, aux grands maux les grands moyens.

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Si la hausse de la TVQ donnera les résultats les plus spectaculaires à court terme, soit des revenus additionnels de 1,2 milliard à compter de 2011-2012, le budget annonce une toute nouvelle philosophie en matière de tarification des services publics.

L'indexation de tous les tarifs recensés dans les différents ministères et organismes à compter du 1er janvier 2011, à l'exception des services de garde subventionnés, est simplement un début. La politique de financement des services publics annexée au budget, fondée sur le principe de l'utilisateur-payeur, pourrait déboucher sur des hausses beaucoup plus significatives.

Sur le plan politique, il est difficilement envisageable de tarifer tous les services au prix du marché, mais le débat sera certainement houleux, malgré «la prise en compte de la capacité financière des ménages à faible revenu». La question est de savoir si le gouvernement a encore l'ascendant requis pour dégager un consensus.

Le moment n'est cependant pas mal choisi, dans la mesure où la crainte de s'embourber dans un déficit permanent peut rendre plus acceptable la perspective d'une hausse généralisée des tarifs, une fois la crise passée.

Il était difficile de ne pas sourire en entendant Mme Jérôme-Forget se réclamer de John Meynard Keynes, alors que les nouvelles mesures de stimulation économique annoncées dans son budget totalisent à peine 242 millions cette année et 236 millions l'an prochain.

Il demeure qu'il serait hasardeux de compter simplement sur une reprise de l'économie pour revenir à l'équilibre budgétaire et assurer la pérennité des services publics. D'une manière ou d'une autre, il faudra trouver de nouvelles sources de revenus.

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Celle qui aura le mandat le plus difficile au cours des prochaines années n'est cependant pas la ministre des Finances, mais sa collègue du Conseil du trésor. Même si elle a un ton plus doucereux, Monique Gagnon-Tremblay a la réputation d'avoir la tête aussi dure, mais le ralentissement du rythme d'augmentation des dépenses prévues à compter de l'an prochain paraît exagérément optimiste.

Malgré la hausse des revenus provenant de la TVQ et d'une éventuelle reprise de l'économie, il faudra trouver le moyen de combler un écart entre les revenus et les dépenses qui atteindra 3,7 milliards en 2014-2015 pour revenir à l'équilibre budgétaire. C'est énorme. On a beau avaler un éléphant une bouchée à la fois, comme l'a expliqué la ministre des Finances, cela demeure un éléphant. Il y a un sérieux risque d'indigestion.

À partir du moment où le gouvernement entend maintenir intégralement les services de santé et d'éducation, il est clair que les autres secteurs seront durement touchés. Si la reprise n'est pas au rendez-vous, ce sont des pans entiers de services qui pourraient disparaître.

Mme Gagnon-Tremblay, qui a toujours cultivé la langue de bois, n'a voulu tirer aucune conclusion en ce qui concerne les négociations pour le renouvellement des conventions collectives dans le secteur public, sinon qu'elles devront être abordées avec «ouverture et réalisme». À première vue, cela n'augure pas très bien.

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mdavid@ledevoir.com

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