Le passager clandestin

Il n'est pas toujours facile de vivre avec ses promesses. Tous les hommes politiques en ont fait l'expérience. Une fois élu, rien n'est jamais pareil. Lorsqu'il était en campagne électorale, Nicolas Sarkozy n'avait pas lésiné sur les engagements. Son programme électoral coûtait à peu près aussi cher que celui de son adversaire socialiste.

On ne saura jamais si ce programme était le bon. Personne ne saura jamais s'il était en mesure d'augmenter le pouvoir d'achat ainsi que le candidat l'avait maladroitement répété sur toutes les tribunes. Avec la crise, il n'est plus possible de mesurer l'effet des mesures qu'avait fait adopter le président sitôt élu. Parions que, dans les officines du pouvoir, tous ne sont pas mécontents que la crise soit venue brouiller les cartes.

Ce qu'on sait par contre, c'est que le gouvernement a de plus en plus de difficulté à joindre les deux bouts. Et cela, à cause d'un certain nombre de promesses devenues aventureuses en période de crise. Des choix qu'il aurait probablement fallu revoir au prix de douloureux arbitrages.

Sitôt élu, Nicolas Sarkozy avait décrété que les plus fortunés ne devaient plus payer plus de la moitié de leurs revenus en impôts. Il n'était pas question à l'époque de refonder le capitalisme. Ce «bouclier fiscal» devait coûter «seulement» 1,2 milliard de dollars. Sauf qu'aujourd'hui la mesure pèse lourdement sur la politique du gouvernement.

Il y a un an, le président cherchait un projet-choc pour sa rentrée politique. Visiblement, son entourage ne voyait pas venir la crise qui pointait pourtant à l'horizon. À la surprise générale, il proposa de supprimer la publicité à la télévision publique. Noble idée, mais un peu déplacée au moment où les finances publiques fondent au soleil. Le président en fit une affaire personnelle. La loi fut appliquée avant même son adoption. Alors que les revenus publicitaires s'effondrent, c'est l'État qui assume dorénavant tous les frais de la télévision publique.

La semaine dernière, une nouvelle tuile est tombée sur le dos du gouvernement. La Commission européenne a cédé à une vieille revendication française et accepté une réduction de la TVA de 17 % à 5,5 % sur la restauration et l'hôtellerie. À l'origine, la mesure était destinée à séduire les petits commerçants. En pleine crise, elle est devenue le symbole d'une injustice. Comment justifier un tel cadeau aux restaurateurs (et aux touristes), qui ne sont pas menacés de délocalisation, pendant que des milliers de petits employés perdent leur emploi? La mesure coûte la modique somme de trois milliards de dollars.

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On comprend mieux dans ce contexte pourquoi l'Europe est accusée de ne pas en faire assez pour relancer l'économie. Tel est le message à peine dissimulé qu'a adressé Barack Obama aux chefs d'État européens à deux semaines du sommet du G20 qui se tiendra à Londres.

L'insouciance française fait en sorte que le pays n'a pas les réserves pour se lancer dans un plan de relance massif comme viennent de le faire les États-Unis. La France est, avec l'Italie, le pays qui a le moins investi dans la relance, constatait la directrice des études économiques de la société Euler Hermes, Karine Berger. Quant à la chancelière allemande Angela Merkel, qui affrontera des élections en septembre, elle hésite à se dévouer pour un voisin qui n'a pas fait preuve de beaucoup de discipline. Les réticences de l'Allemagne tiennent aussi à la nature de son économie. Plus tournée vers l'exportation que la France, elle a moins à gagner d'un plan de relance du marché intérieur.

De nombreux économistes estiment pourtant qu'en investissant à peine 1,5 % de son PIB dans la relance (contre 5,6 % pour les États-Unis), l'Europe se met sur une voie de garage: lorsque viendra la reprise, la Chine et les États-Unis pourraient être les premiers à en bénéficier. Parmi ces économistes, on trouve même Nicolas Baverez, qui avait conseillé le candidat Sarkozy durant sa campagne électorale.

Au lieu d'investir, l'Europe dit vouloir mieux réglementer les marchés financiers. Les lois ne coûtent pas cher, diront les cyniques. Et ils n'auront pas tout à fait tort. On peut d'ailleurs s'interroger sur l'urgence de réglementer des marchés qui sont pour l'essentiel toujours en panne. Comme le demandait le ministre japonais des Finances, Kaoro Yosano, quand le patient est entre la vie et la mort, n'est-il pas futile de «discuter de l'état de sa barbe»? Les Européens ont beau répondre à Obama que la crise vient des États-Unis, il n'est pas sûr que les marchés comprennent cette rhétorique. Pour justifier leur optimisme, la Banque centrale européenne et la ministre française de l'Économie s'acharnent à prévoir une reprise dès 2010. Reprise à laquelle les États-Unis et le FMI ne croient pourtant pas. Les pays européens pourraient déchanter quand leur taux de chômage dépassera 10 %. Pour l'instant, sur le bateau de la relance, l'Europe fait un peu figure de passager clandestin. Le Canada aussi d'ailleurs...

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crioux@ledevoir.com

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