L'éternel printemps de San Miguel

Sorcerer Daughter, 2008
Photo: Sorcerer Daughter, 2008

«Je pars du principe que tout le monde vole. Une fois que vous quittez le sol, vous volez. Après, certains volent plus longtemps que les autres.» - Michael Jordan, ex-joueur de basket-ball américain

San Miguel de Allende.

— Je vous dérange?

— Bien sûr que vous me dérangez! Come in!

Ce n'est pas tous les jours qu'on a la chance de sonner à la porte d'un génie, à l'improviste (c'est-à-dire à la mexicaine), et qu'il vous réponde vêtu d'un jeans et d'un t-shirt, les bras maculés de taches de peinture. L'ex-patineur olympique canadien Toller Cranston m'accueille chez lui, dans son immense domaine de deux acres et demi, campé en plein centre de cette petite ville touristique du Mexique où il s'est établi il y a 25 ans. Alors, les propriétés étaient encore accessibles au sud, la tequila consommée nature avec du sel au creux du pouce et l'espagnol, une langue à pratiquer avec deux langues.

Señor Toller, comme on l'appelle ici, fait visiter sa maison qui regroupe cinq casitas, une quinzaine de chambres et son atelier de peinture, «a room with a view», une verrière baignée de lumière. «J'ai construit ma vie sur un prénom, le plus grand cadeau que j'aie reçu, tant en patinage qu'en peinture. Je n'aurais jamais pu devenir celui que je suis en m'appelant Jimmy Smith», me confie l'artiste de 59 ans, un patineur à tous les égards, tant sur la glace que dans la conversation.

Chez cet authentique excentrique, aucune pitié pour le genre humain «de base»; son temps est trop précieux, il le consacre exclusivement à peindre, 14 heures par jour, sans relâche. Vous devez gagner l'attention (et si vous êtes chanceux, le respect) de Toller comme on arrache ses médailles. Sa collection privée — on peut y ajouter l'Ordre du Canada — est cachée quelque part, pas du tout apparente. L'homme sait ce qu'il vaut, une certitude qui le porte et lui permet de vivre sa démesure en toute impunité. «Si tu es champion du monde, I mean, how bad can you be?», ironise l'ex-athlète. «J'ai hérité d'une énergie olympique. Je consacrais neuf heures par jour au patin, je dois dépenser cette énergie autrement. C'est comme une punition des dieux.»

Six championnats, quelques Jeux olympiques d'hiver, dont une médaille de bronze en 1976, des années à se consacrer au culte du corps, de la pure poésie en mouvement dans son cas, d'une fluidité et d'une grâce qui rappellent l'abandon propre à l'érotisme. Je me suis délectée à le revoir sur YouTube cette semaine. Mon B, future légende du hockey, n'en revenait pas qu'un «garçon patine comme ça»! On ne peut pas danser sur la glace comme Toller sans avoir accédé à une liberté intérieure, un lâcher prise extrême face à la gravité existentielle.

Toller sait bouger comme on sait respirer, sans effort apparent: «J'avais un corps résilient. J'ai financé ma carrière de patineur avec ma peinture dès l'âge de 16 ans. J'ai tout payé: les entraîneurs, les voyages, les heures de glace. Et aujourd'hui, je ne vais même pas au gym, je ne veux pas courir, ça m'horripile. Je patine toutes les nuits dans mes rêves. Ma vie a été portée par l'originalité, tant comme patineur que comme peintre. Maintenant, je sais que j'ai été "choisi", j'ai eu une destinée», dit celui qui a aussi publié plusieurs livres à saveur autobiographique et possède une aisance toute naturelle avec le vocabulaire, à la fois précis et précieux, comme on le dit d'une pierre. Il a d'ailleurs été commentateur en patinage artistique pour CBC durant une dizaine d'années. «Ils m'ont foutu dehors parce que je ne voulais pas faire mousser l'équipe canadienne. Je ne savais pas encore qu'on ne pouvait pas dire la vérité.»

Le 84 Sollano, Centro

Malgré sa vanité apparente, ou à cause d'elle justement (ça repose de la fausse humilité), j'ai adopté Toller instantanément, son impertinence bravache, et sa demeure, «son âme», comme il aime le souligner. C'est peu dire qu'on y retrouve des accents de Gaudi dans la surenchère visuelle et le design décoratif, de Giverny dans l'immense jardin entretenu par dix jardiniers. Peu d'endroits m'ont laissé une impression de folie des grandeurs aussi assumée, si ce n'est le château du roi Louis II de Bavière. «Ce n'est pas un château, c'est plus rustique. Plus charmant que "fancy". C'est mon oeuvre véritable, le plus grand projet de ma vie, une fantaisie d'artiste, où sa personnalité est reflétée», dit Toller, qui fait visiter volontiers quiconque sonne à sa porte. «Je suis un privilégié, il faut partager.»

La piscine en mosaïques bleues est arrosée par des jets de pluie, des candélabres extérieurs attendent la nuit pour se faire remarquer, des chevaux de bois piaffent patiemment, du verre soufflé dégouline du plafond devenu transparent, des objets par milliers se répondent entre eux, des meubles sortent d'un imaginaire à la fois délirant et androgyne, des tapis floraux qu'il a dessinés avant de les faire tisser caressent le plancher, les yeux se posent partout et nulle part à la fois, gavés de textures et de couleurs.

Ce lieu béni est envahi par une végétation luxuriante, profitant d'un printemps éternel, 365 jours l'an. Toller s'éclate, acheteur compulsif selon son âme soeur, la peintre Marion Perlet qui habite également San Miguel, rencontrée à Montréal alors qu'ils étaient tous les deux inscrits aux Beaux-Arts, il y a plus de quarante ans. «Toller dépense tout ce qu'il a! En Égypte, nous sommes revenus avec huit valises supplémentaires et nous avons dû engager des porteurs pour trimbaler toute sa merde! Il n'achète pas une chose, il en prend 20!», dit-elle en faisant mine de se fâcher.

Toller se défend bien d'être un collectionneur, davantage un acquéreur?. «Si ça tombe sur le plancher, je m'en fous. Je ne suis pas attaché aux objets», précise-t-il.

«Je ne voulais pas enseigner, alors, je suis sorti des Beaux-Arts. Mon art n'est pas appris. Je suis devenu mon art. C'est une force intérieure qui me pousse, ça ne vient pas de l'extérieur. J'en connais plus sur l'art que n'importe quel prof de Harvard et j'ai visité les plus beaux musées du monde grâce au patinage.»

En bon «suburbian», Toller n'a conservé que de bons souvenirs de Montréal, aurait rêvé avoir pignon sur rue au carré Saint-Louis, s'est rabattu sur San Miguel de Allende. «Pensez-vous que Gaudi aurait pu devenir ce qu'il a été à Toronto?», dit ce natif ontarien, élevé à Baie-d'Urfé et forcé de s'expatrier à Toronto pour pouvoir courtiser l'establishment blanc anglo-saxon-protestant. «À cette époque — les années 60-70 — la 401 était un sens unique vers Toronto. Un patineur du Québec ne pouvait pas espérer accéder à l'équipe olympique parce que les juges étaient tous à Toronto. Montréal était très excitante mais, avec la discipline que le patin m'imposait, je ne pouvais pas profiter de l'ambiance éclatée.» Il nous quitta par discipline.

Et la discipline fut toute sa vie, l'est encore aujourd'hui. «Je suis malade de discipline, comme un héroïnomane. C'est une obsession que bien des jeunes devraient cultiver... Et la discipline, ça implique qu'on ne dit jamais non aux instructions.» Guy Carbonneau l'aurait adoré.

En quête de vérité

Conscient que les fées se sont attardées sur son berceau et qu'il est multi-talentueux et surdoué, Toller estime que l'expérience fut son maître et la vérité, sa voie. «L'expérience, c'est le maître de tous. Tu ne peux pas être égyptologue si tu n'es pas allé en Égypte. Mais si tu ne deviens pas toi-même avec cette expérience, tu perds tout. Je crois aux gens qui se tiennent debout et disent les vraies choses.»

«Comme Van Gogh — et je souligne que je ne suis pas Van Gogh — j'ai une compréhension de ce que je fais. J'ai une image claire de qui je suis. Parfois, les artistes ne savent pas toujours qui ils sont. C'est l'Histoire qui les découvre. Moi, le patinage m'aura enseigné à être patient...»

En attendant qu'un musée majeur le consacre à perpète, et malgré le fait qu'il a exposé ses oeuvres plus de 300 fois à travers le monde, Toller peint comme d'autres s'entraînent, sans relâche, poussé par le talent, le feu sacré et la certitude qu'un seul prénom peut passer à l'Histoire.

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cherejoblo@ledevoir.com

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