Mensonge

On a beau avoir constaté depuis longtemps que le sens de l'éthique n'est pas la qualité principale du premier ministre Jean Charest, sa tolérance devant les conflits d'intérêts ne cesse d'étonner.

Il avait fait une remarquable démonstration de l'élasticité de ses principes en décembre dernier, quand il avait réintégré dans le cabinet son ancien ministre des Ressources naturelles, Pierre Corbeil, qui avait contrevenu à ses directives en se recyclant dans l'Industrie minière quelques semaines après avoir été battu dans sa circonscription d'Abitibi-Est en mars 2007, alors qu'il aurait dû s'imposer un purgatoire de deux ans.

M. Charest avait justifié cette troublante nomination en disant que ses directives pouvaient comporter certaines «zones grises». Pis encore, il avait confié à M. Corbeil la responsabilité des Affaires autochtones et de la région du Grand Nord, où il crève les yeux que les intérêts des Premières Nations et ceux des compagnies minières risquent d'entrer fréquemment en collision.

Maintenant qu'on connaît les circonstances dans lesquelles Philippe Couillard a quitté la politique pour se joindre au plus gros fonds privé d'investissement en santé au Canada, on comprend mieux pourquoi le premier ministre avait trouvé la faute de M. Corbeil aussi bénigne.

Il est vrai que, dans le rapport du commissaire au lobbyisme, André C. Côté, rendu public mardi, on ne porte aucun jugement sur le comportement de M. Couillard lui-même, qui n'était pas l'objet de son enquête. Peu importe, les faits parlent d'eux-mêmes.

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Dès janvier 2008, soit six mois avant sa démission, survenue le 25 juin, l'ancien ministre était ouvertement à la recherche d'un emploi, au point de retenir les services d'un chasseur de têtes.

Le 17 mars, il a eu une première rencontre avec la direction de Persistence Capital Partners (PCP), affilié au Groupe Santé Medisys. M. Couillard a lui-même déclaré aux enquêteurs du commissaire au lobbyisme qu'un mois plus tard, à l'occasion d'un souper dans un restaurant de Québec, ils avaient constaté «une communauté de vues sur les services de santé privés et publics».

Le 17 mai, ils ont convenu d'un «protocole d'entente concrétisant l'accord des parties». Un mois plus tard, le conseil des ministres, où siégeait toujours M. Couillard, approuvait un règlement qui élargissait de façon significative le champ d'intervention ouvert aux cliniques privées.

Dans un avis adressé au secrétaire général du Conseil exécutif daté du 20 juin, le secrétaire adjoint à l'éthique et à la législation, Louis Sormany, écrivait qu'il était important de savoir «si, au cours de la dernière année, M. Couillard a eu des rapports officiels, directs et importants avec Medysis». Il ajoutait: «À cet égard, M. Roger Paquet, le sous-ministre de la Santé et des Services sociaux, m'a informé que M. Couillard lui aurait affirmé ne pas avoir eu de tels rapports.»

Pourtant, s'ils ont pu aboutir à un constat de «communauté de vues» et à un «protocole d'entente», il ne semble pas exagéré de les qualifier d'«officiels, directs et importants».

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Quand il a soutenu que sa collaboration avec PCP a été «concrétisée» seulement après son départ du cabinet, l'ancien ministre jouait honteusement sur les mots, comme il l'a fait tout au long de son séjour à la Santé et comme le leader du gouvernement, Jacques Dupuis, l'a fait encore hier à l'Assemblée nationale.

À moins de prendre les gens pour des imbéciles, comment M. Couillard pouvait-il décemment affirmer, le jour de sa démission, qu'il ignorait encore ce que l'avenir lui réservait sur le plan professionnel et qu'il était toujours en réflexion?

Quand il a confirmé officiellement avoir trouvé un emploi, en août 2008, le PQ a aussitôt réclamé une enquête. «Lorsqu'il a permis l'introduction d'assurances privées en santé, lorsqu'il a balisé l'ouverture de cinquante chirurgies au privé, est-ce qu'il se préparait une piste d'atterrissage pour la suite des choses?», avait demandé le porte-parole péquiste, Bernard Drainville. On sait maintenant à quoi s'en tenir.

Qui peut croire que M. Charest n'était pas au courant de ces tractations? On peut comprendre qu'il n'était pas mécontent de voir partir ce rival potentiel, qui l'avait roulé dans la farine lors du débat sur l'emplacement du CHUM, mais cela ne justifie pas cet aveuglement volontaire.

Le premier ministre a le devoir de préserver l'intégrité de la gestion de l'État. Il est inadmissible qu'un ministre en exercice profite de sa fonction pour négocier les conditions de son retour à la société civile.

Depuis la dernière campagne électorale, peu importe le sujet traité, le gouvernement prend continuellement des distances inquiétantes par rapport à la vérité, qu'il s'agisse du déficit, de la péréquation, de la Caisse de dépôt ou de l'entente secrète avec Rio Tinto.

À l'Assemblée nationale, où la liste des expressions proscrites s'allonge de façon ridicule, il est interdit de prononcer le mot «mensonge». Heureusement, il est encore permis de l'écrire dans un journal.

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mdavid@ledevoir.com

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