Et puis euh - Aux âmes bien nées

Le merveilleux monde du sportª regorge de scénarios improbables, c'est normal, il a été inventé pour ça, pour surprendre journellement son amateur professionnel, pour que celui-ci se dise au coucher qu'il ne pensait jamais à des événements aussi spectaculaires que ceux des 12 dernières heures, pour être sans cesse un appel à vivre. Et en fait d'abracadabrance, ce scénario-ci, bien réel, n'est pas piqué des mouches à fruits. À vrai, ça sent déjà à plein nez le film avec une morale à la fin, basé sur le récit qu'en faisait récemment le journaliste américain d'origine indienne Bobby Ghosh dans Sports Illustrated.

C'est l'histoire de deux jeunes gars qui vivent dans la province d'Uttar Pradesh, dans le nord de l'Inde. Ils viennent de familles plutôt modestes: le père de Rinku Singh, 20 ans, était camionneur avant de se maganer le dos et il gagnait 30 $ par mois pour élever ses huit enfants; Dinesh Patel, lui, 19 ans, a été élevé par son oncle travailleur de la construction, son propre père étant incapable de subvenir à ses besoins. À pareille date l'an dernier, les deux s'entraînaient au lancer du javelot dans l'espoir de se faire remarquer par l'armée et y faire carrière avec un salaire décent. Pas besoin de préciser qu'ils n'avaient jamais vu une traître demi-manche de baseball de toute leur courte vie.

Pendant ce temps, à l'autre bout du monde, un agent d'athlètes californien du nom de J. B. Bernstein mijotait un projet un peu dingue. Du seul fait du nombre, s'était-il dit, l'Inde, avec son milliard et plus d'habitants, devait bien abriter au moins quelques-uns bons joueurs de balle potentiels. D'autant plus que le pays est mordu fini de cricket, et le cricket, n'est-ce pas, consiste toujours bien à lancer, fût-ce avec un bond, et à frapper une balle, fût-ce sur un terrain pleine circonférence, et à attraper ladite balle, fût-ce avec pas de gant sauf pour le receveur.

Bernstein décida de donc de mettre au point une série de télé-réalité qui viserait à déterminer qui lance le plus fort en Inde. Son titre: The Million Dollar Arm. Une bourse de 100 000 $ au gagnant, 2500 $ au vice-champion et un séjour de formation aux États-Unis pour ces deux-là. Trente mille candidats s'inscrivirent. Après trois tours de compétition, Singh décrocha le titre avec une offrande à 89 milles à l'heure, et Patel prit la deuxième place à 87 mph. Un boni de 1 million $ était à la portée de Singh s'il parvenait trois fois de suite à atteindre 90 mph, mais il échoua.

Quelque temps plus tard, Bernstein devint l'agent des deux larrons, il les emmena aux USA et les plaça sous l'aile de Tom House, l'ancien artilleur des Braves d'Atlanta maintenant instructeur des lanceurs à l'Université Southern California, l'un des meilleurs dans son domaine. House s'est retrouvé certes avec du talent brut devant lui, mais il était surtout cela: brut. Des bras d'enfer, mais aucun des gestes de baseball que les petits Américains, les petits Japonais, les petits Canadiens et les petits Latino-Américains apprennent dès leur plus tendre enfance. La motion du bowler au cricket, après tout, est bien différente de celle du lanceur. Mais House devait relater qu'il ne s'agissait pas nécessairement d'un inconvénient: pas de mauvaises habitudes à perdre.

Pendant neuf mois, Singh et Patel ont été soumis à un régime d'entraînement rigoureux, comprenant des matchs simulés contre des équipes d'écoles secondaires et d'universités. Singh était parvenu à développer des balles à effet et Patel atteignait régulièrement les 90 mph dans ses tirs.

En novembre dernier, les rapports concernant ses protégés étaient suffisamment enthousiastes pour que Bernstein invite des dépisteurs de toutes les équipes des ligues majeures à une petite démonstration à Tempe, en Arizona. Ce fut la catastrophe. Dans un environnement inhabituel et naturellement nerveux, Singh et Patel mettent beaucoup moins de gomme dans leurs lancers et manquent de précision. Comme l'a mentionné Patel: «J'ai songé que c'était fini. Qu'ils allaient nous renvoyer en Inde. Rinku, lui, avait ses 100 000 $. Moi, je devrais aller dans l'armée après tout.»

Mais Bernstein n'abandonne pas la partie pour autant. Il convainc plusieurs dépisteurs d'assister à une nouvelle séance, cette fois sur le terrain familier de USC. Ça va beaucoup mieux, tellement mieux que les envoyés des Pirates de Pittsburgh recommandent à leurs patrons de faire signer un contrat aux deux Indiens. S'ils ont pu en apprendre autant en moins d'un an, qui sait où ils en seront dans un an ou deux? La direction des Pirates procède.

Et voilà donc Rinku Singh et Dinesh Patel au camp d'entraînement des Pirates de Pittsburgh, à Bradenton, en Floride. Ils devraient passer la prochaine saison dans une ligue des recrues, mais l'avenir semble pour eux sans limites. Tom House estime qu'ils ont «75 % des chances» de développer les outils suffisants pour aspirer un jour à obtenir une occasion de jouer dans les majeures.

Non mais est-ce que ce n'est pas une fichue de belle histoire, oui ou oui?

La prochaine fois, nous verrons que Canadien devrait peut-être avoir plus de joueurs qui ont peur de se retrouver dans l'armée s'ils ne jouent pas mieux.

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jdion@ledevoir.com

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