Au secours de la transparence

Samedi dernier, le directeur parlementaire du budget, Kevin Page, célébrait le premier anniversaire de sa nomination. Une célébration passée sous un ciel morose et une montagne de doutes. Son arrivée, pourtant, s'annonçait prometteuse.

Dès son premier rapport, il a affiché son indépendance. En pleine campagne électorale, il révélait que la facture de la guerre en Afghanistan pourrait atteindre 18,1 milliards. Puis, environ deux semaines avant la présentation de l'énoncé économique jovialiste du ministre des Finances, Jim Flaherty, il démontrait qu'Ottawa afficherait un déficit en 2009-10, contrairement à ce qu'affirmait le premier ministre Stephen Harper en campagne électorale. Cet hiver, avant le dépôt du budget, il annonçait que le déficit serait plus important que prévu et qu'il serait suivi par un autre en 2010-11. La semaine dernière, 24 heures après que M. Harper eut déclaré que le Canada émergerait le premier et plus fort de la récession, M. Page envoyait une note disant que la situation du Canada, statistiques sur le revenu intérieur brut à l'appui, n'était pas meilleure que celle de ses partenaires commerciaux.

Chaque fois, le travail de M. Page a permis de percer le brouillard partisan et donné aux députés des outils pour décortiquer les déclarations et documents du gouvernement. Il leur a aussi fourni, volontairement ou non, des munitions pour attaquer les conservateurs, mais c'était à prévoir.

L'idée de ce poste a mûri dans les rangs de l'opposition à l'époque où les conservateurs en faisaient partie. Comme les bloquistes et les néodémocrates, ils exigeaient la création d'un service similaire au Congressional Budget Office, aux États-Unis, qui fournirait des analyses indépendantes de la situation économique et de l'état des finances publiques. Les trois partis en avaient assez des prévisions budgétaires inexactes et des surprises de fin d'année. Les conservateurs y tenaient. Ils en ont fait la promesse en 2005 et, une fois élus en janvier 2006, ont tenu parole, ce qui est tout à leur honneur.

Ils n'avaient peut-être pas prévu l'impact de leur rejeton. Depuis son entrée en fonction, M. Page a fait des vagues par son simple exposé minutieux des faits. Un travail colossal, réalisé avec une minuscule équipe, des ressources limitées et malgré la résistance de plusieurs ministères qui refusent de lui fournir les données nécessaires à sa tâche. C'est que, depuis qu'ils sont aux commandes, les conservateurs ne trouvent plus autant d'attrait à la transparence. Ils préfèrent contrôler le message.

Ceci explique peut-être cela. Le bureau de M. Page est confronté à un gel, pour ainsi dire, de son budget, au moment même où le gouvernement demande au Parlement d'approuver un fonds de trois milliards de dollars destinés à financer rapidement ses mesures de relance économique et à «augmenter d'autres crédits» (dont on ignore tout).

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Le bureau du directeur parlementaire du budget cherche encore sa vitesse de croisière. Malgré un modeste budget de 1,8 million, il a réussi à faire fonctionner la machine et à établir sa crédibilité. Il espérait bien, comme on le lui avait laissé entendre, obtenir un budget de 2,8 millions en 2009-10. Il a appris, en décembre, que la bibliothèque du Parlement, dont il relève en vertu de la Loi sur la responsabilité, envisageait d'augmenter son budget de seulement 10 000 $.

Le patron de la bibliothèque, William Young, a expliqué jeudi devant un comité mixte de la Chambre et du Sénat que tous ses services avaient écopé. Il faut savoir cependant que MM. Young et Page sont à couteaux tirés depuis des mois car ils ne s'entendent pas sur le degré d'indépendance dont doit jouir le directeur. C'est au point où, en janvier, Kevin Page a écrit aux chefs de parti, aux députés et aux sénateurs pour s'en plaindre.

Une solution serait, comme le voulait l'opposition au départ, de faire du directeur un vrai fonctionnaire du Parlement, indépendant de la bibliothèque. Le gouvernement serait alors obligé de justifier le budget insuffisant qui lui est réservé. Actuellement, même si c'est lui qui a demandé à tout le monde de se serrer la ceinture, il peut s'en laver les mains car ce n'est pas lui, mais un comité parlementaire, qui décide du budget de la bibliothèque.

Tous ces tiraillements minent l'efficacité du directeur. On ne peut imaginer pire moment, alors que la crise économique pousse les conservateurs dans un déluge de dépenses difficiles à suivre. Et ce n'est pas un site Internet, à forte saveur promotionnelle, qui peut remplacer le travail d'analyse de M. Page.

La confiance à l'égard du ministère des Finances est à son plus bas depuis l'énoncé économique. Celle à l'égard des conservateurs n'est pas beaucoup mieux, eux qui n'ont vu la lumière qu'après avoir provoqué une des pires crises parlementaires de mémoire récente. Ce ne sont pas davantage les partis d'opposition, avec leurs ressources limitées et leurs propres intérêts partisans, qui peuvent jeter le meilleur éclairage sur la situation.

Les sommes en jeu sont ridicules par rapport à celles que le gouvernement veut dépenser à toute vapeur dans les prochains mois. La crise sert de prétexte à beaucoup de choses, mais elle ne peut justifier de menotter le directeur du budget. Au contraire, on n'a jamais eu autant besoin de lui et il serait temps que les partis se démènent pour éviter qu'une réelle avancée ne se transforme en recul.

mcornellier@ledevoir.com

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