Effets pervers au Darfour

La guerre est meurtrière, l'enfer est pavé de bonnes intentions... et la justice internationale, pleine d'effets pervers.

Un dictateur africain — le président du Soudan Omar El-Béchir — a ordonné, ou à tout le moins couvert, au cours des six dernières années, des exactions sanglantes contre des populations minoritaires (noires) de son pays à dominante arabe. C'est le drame désormais célèbre du Darfour, cette immense région désertique du nord-ouest du pays.

Massacres et déplacement massifs de populations civiles, d'inspiration raciste, suivis d'une guerre à fronts multiples (y compris entre groupes rebelles opposés): pour nombre d'activistes et certains analystes, cette région du monde est devenue, au fil des années 2000, le synonyme moderne de «génocide». Les chiffres avancés sont terrifiants: 300 000 morts, 3,5 millions de déplacés dont la survie dépend directement de l'aide humanitaire.

El-Béchir se voit aujourd'hui rattrapé par la «justice internationale», mais cette décision extraordinaire de la Cour pénale internationale (CPI), le 4 mars, d'émettre un mandat d'arrêt contre un président en exercice, est rendue dans un contexte (1) où l'on n'a aucun moyen judiciaire de l'appliquer; et (2) où la guerre et la crise humanitaire se poursuivent dans le pays. Ce qui transforme les populations civiles décimées — ainsi que les travailleurs étrangers sur le terrain, censés les aider — en véritables otages sur le terrain.

En réagissant immédiatement, par le défi, à cette décision étrangère, en se faisant acclamer dans les rues de Khartoum comme un patriote qui résiste au néocolonialisme blanc et à sa justice sélective, en accusant les humanitaires étrangers sur place d'être «des espions et des voleurs», et en expulsant du pays une partie d'entre eux, le président inculpé annonçait l'escalade.

L'enlèvement, puis la libération de trois travailleurs étrangers de Médecins sans frontières au Soudan — dont une Montréalaise — illustre ce dilemme dont le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, s'est fait l'écho vendredi: comment rendre justice, mais sans nuire aux populations locales? Car l'intimidation et le départ forcé des humanitaires étrangers — conséquence directe du geste de la CPI — ont aujourd'hui pour effet, selon l'ONU, de priver de nourriture et de soins plus d'un million de personnes.

Si l'on ajoute à ce désolant tableau la discrète mais efficace protection diplomatique que la Chine prodigue à ses amis de Khartoum, et l'impuissance avérée de la mission des Nations unies et de l'Union africaine au Darfour (MINUAD), qui n'arrive pas, depuis deux ans, à déployer les effectifs et équipements prévus, on mesure ce que la décision de la CPI pouvait avoir de donquichottesque. À court terme du moins, cette décision aura aggravé l'épreuve des populations civiles du Darfour.

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Le Pakistan, «ligne de faille» géopolitique la plus dangereuse du monde, continue de s'enfoncer. Les manifestations et initiatives contre le président Asif Ali Zardari se sont multipliées ce week-end, et elles viennent de plusieurs fronts à la fois.

Alors que les intégristes contrôlent des régions entières et passent même des accords avec Islamabad pour appliquer en toute liberté leur charia pure et dure (vallée de Swat, février 2009), les libéraux défilent dans la capitale pour réclamer l'établissement d'un vrai pouvoir judiciaire indépendant, tandis qu'à Lahore la foule réclame la libération du principal adversaire politique de Zardari, l'ancien premier ministre Nawaz Sharif: celui-là même qui avait formé, il y a un an, un gouvernement de coalition avec son actuel ennemi, avant de claquer la porte... et de se voir mis aux arrêts pour activisme politique!

Il est navrant de voir ce pays officiellement démocratique mais de tout temps autoritaire, détenteur de la bombe atomique et voisin crucial de l'Afghanistan, patauger sans fin dans les mêmes ornières, d'un régime à l'autre. La présence au palais présidentiel du veuf d'une héroïne populaire tombée au combat — Benazir Bhutto, assassinée en décembre 2007 — n'y change absolument rien.

Même s'il n'est pas militaire lui-même, «M. Bhutto» a les mêmes réflexes que son prédécesseur, Pervez Moucharraf: il fait emprisonner les opposants, se méfie comme la peste des juges indépendants (qui ont d'épais dossiers contre lui) et continue de jouer un complexe double jeu, entre Washington et les rebelles islamistes. Tout cela alimente le «doux chaos» pakistanais... et pourrait un jour provoquer des violences d'un tout autre ordre, beaucoup plus graves que le sourd grondement actuel.

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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.

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