Harper contre Charest

Il y a autant de photos de Stephen Harper sur le site Internet mis sur pied par le gouvernement fédéral pour vanter son plan d'action économique que dans un album de famille, mais on y chercherait en vain une trace de ses fréquentations, encore récentes, avec Jean Charest.

Depuis les dernières élections, le premier ministre de la Colombie-Britannique, Gordon Campbell, a remplacé celui du Québec dans l'affection du premier ministre du Canada, et c'est l'Ontario qui est la cible privilégiée des efforts de séduction fédéraux.

Il y a évidemment une part de calcul électoral dans ce changement d'attitude. Trois sondages confirmaient la semaine dernière la dégringolade des conservateurs fédéraux au Québec. Dans la mesure où Stephen Harper y tire son parti vers le bas, le Québec demeurera vraisemblablement une terre aride pour les conservateurs tant qu'il sera à leur tête.

Mais sous le couvert d'un réalignement inspiré par les mathématiques électorales, c'est également de sa succession que s'occupe le premier ministre. À l'heure où la plupart des conservateurs ne croient plus que Stephen Harper les mènera à la terre promise d'une majorité, ce dernier est en bonne voie de s'assurer que ce n'est pas Jean Charest qui achèvera le parcours à sa place.

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Les premiers ministres n'ont pas toujours de dauphin, surtout quand leur règne menace de prendre fin avant l'heure qu'ils auraient choisie, mais ils ont généralement une bonne idée de qui ils ne voudraient pas voir à leur place.

En 1992, Brian Mulroney avait retardé l'annonce de sa démission pour s'assurer que Joe Clark annonce sa retraite avant lui et, par conséquent, ne soit pas sur les rangs de sa succession. Jean Chrétien avait laissé plusieurs de ses ministres préparer une course au leadership dans l'espoir qu'ils réussiraient à bloquer la route à Paul Martin. Stephen Harper est prêt, semble-t-il, à ramener son parti à ses racines réformistes pour régler ses comptes avec Jean Charest.

Depuis les campagnes électorales à répétition de l'automne dernier, l'allié d'hier qu'était le premier ministre du Québec est devenu persona non grata dans la mouvance de Stephen Harper. Le courant ne passe plus entre les deux capitales.

Dans la bouche du chef conservateur, la défaite de son parti au Québec et la descente aux enfers qui ne s'y dément pas a un autre nom que celui du chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, et c'est celui du premier ministre Charest. M. Harper s'est plaint ouvertement de son homologue devant son caucus, des paroles qui n'étaient pas sitôt sorties de sa bouche qu'elles se rendaient aux oreilles du principal intéressé à Québec.

L'absence chronique du Québec au rendez-vous conservateur rend mathématiquement improbable une victoire majoritaire pour Stephen Harper. À terme, cette absence a tout pour raccourcir les jours du parti au pouvoir et ceux du premier ministre comme chef fédéral. Le message voulant que Jean Charest ait contribué à faire avorter la meilleure chance du parti conservateur de s'installer aux commandes fédérales pour une génération est particulièrement porteur au sein d'une formation où le premier ministre québécois n'a plus ses entrées d'antan.

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Au cours des dix années que Jean Charest vient de passer dans l'arène québécoise, le mouvement conservateur canadien a changé. Son aile droite s'est installée aux commandes tandis que les tenants de la mouvance progressiste, dont M. Charest fait partie, sont devenus libéraux ou ont été marginalisés.

Brian Mulroney n'a plus guère d'influence à l'extérieur des cercles des vieux bleus québécois. Après avoir perdu le pouvoir au Nouveau-Brunswick, Bernard Lord joue un rôle nettement plus effacé que pendant ses années en tant que premier ministre. Le Terre-Neuvien Danny Williams, qui est l'homme fort actuel des conservateurs dans la région de l'Atlantique, est à couteaux tirés avec Stephen Harper.

L'ancien chef progressiste-conservateur Peter MacKay se cherche un avenir à l'OTAN. Son rôle de premier plan au sein du cabinet Harper ne s'est jamais traduit par une influence proportionnelle sur le gouvernement et le parti.

L'aile progressiste du parti conservateur a encaissé un autre coup dur quand l'Ontarien John Tory a démissionné de son poste de chef au début du mois. L'échec de son champion le plus en vue rejaillit sur l'ensemble de l'aile progressiste du mouvement conservateur. Il sera presque certainement remplacé par un tenant de la droite plus pure et dure du parti.

Dans ce contexte, il ne saurait y avoir un retour pour Jean Charest sur la scène fédérale sans que Stephen Harper lui ouvre quelques portes. Or, il semble plutôt déterminé à les boucler à double tour.

On dit beaucoup combien Jean Charest ne semble pas avoir le coeur à l'ouvrage depuis qu'il a renoué avec une majorité. L'idée que son avenir politique puisse être derrière lui à Québec comme à Ottawa n'est pas nécessairement étrangère à sa morosité.

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chebert@thestar.ca

Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.

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