Questions d'image - Un slogan pas catholique

Cela devait provoquer les passions, constituer le débat de l'heure, couvrir la une des gazettes et faire trembler mosquées, synagogues et cathédrales. Une campagne née en Angleterre et affichée dans plusieurs pays européens veut redorer le blason des athées et des agnostiques. La chose, en vérité, n'a pas produit beaucoup plus d'effet qu'un pet de lapin.

Timidement étalé sur le flanc de quelques bus montréalais (cherchez-les), un slogan que l'on penserait sortir tout droit du grand livre des incertitudes proclame: Dieu n'existe probablement pas. Ni affirmé ni innocent, ce slogan contient pourtant tout ce qu'il faut de provocation pour déclencher l'ire des croyants et fort peu de quoi concerner les athées. À tout le moins, vient-il attirer, et l'on sent bien que c'est l'objectif, le regard de ceux qui pensent que la liberté d'expression passe aussi par l'affirmation de la non-croyance religieuse dans une époque où les religions ont, il est vrai, tendance à occuper dans l'actualité une place prédominante. Mais pour quoi faire? diront certains, non sans justesse. Le jour de la sortie, quelques tribunes et journaux ont bien tenté d'y faire écho, mais en vain, on a d'autres casseroles sur le feu par les temps qui courent.

Le moment, il faut bien le dire, n'était pas non plus particulièrement choisi. Mais la chance non plus n'était pas au rendez-vous. Rien que la semaine dernière, la conférence attendue d'Henri-Paul Rousseau et surtout le congédiement de Guy Carbonneau ont totalement éclipsé «l'événement». Force est donc de constater qu'aujourd'hui «personne n'en parle plus».

Je le répète, le geste n'est pas sans valeur. Au contraire, la nécessité d'un tel débat me paraît démocratiquement fort valable. Mais je ne peux m'empêcher de penser que si la mayonnaise n'a pas réellement pris, c'est que non seulement les moyens et le momentum de communication ne sont pas adéquats, mais que personne n'est véritablement désireux, un an après les «accommodements raisonnables», que reprenne sur le même thème une polémique très similaire, alors que bien des blessures ne sont pas tout à fait cicatrisées.

Le communicateur en moi est donc perplexe. En effet, même si cette campagne d'un style particulier respecte des règles simples d'interpellation, je ne vois pas comment elle accomplira tout ce qu'elle semble vouloir accomplir. Sur le plan de sa forme, on comprend qu'elle veut exploiter la construction ambiguë de son slogan. Ce «probablement» non anodin vise à nuancer une affirmation qui, sans cela, aurait pris de véritables allures nietzschéennes. Ce que l'on a voulu manifestement éviter. Pourquoi? Ou alors, comme l'a justifié l'un de ses responsables sur une tribune radiophonique, et je le cite: «Parce que, finalement, on n'a ni la preuve de l'existence de Dieu ni celle de sa non-existence!» Bizarre. Tout ça est un peu amateur. Les auteurs de cette opération me font penser à une bande de garnements faisant exploser des pétards devant le parvis des églises avant de s'enfuir en courant, poursuivis par un bedeau courroucé.

Mais si le communicateur que je suis est perplexe, l'athée l'est encore davantage. Et c'est bien là que le bât blesse. Que cherche-t-on à me faire dire, à me faire penser? À quel nouveau dogme veut-on me faire adhérer? À quelle tribu veut-on que j'appartienne? Moi qui ne me reconnais pas dans la chapelle des autres, pourquoi irais-je me réfugier dans une autre spécialement créée pour moi? Je vis intimement, en mon âme et conscience, une existence areligieuse. J'ai fait miennes des valeurs humaines très proches de la spiritualité. Mon objectif personnel ne m'amène pas à lutter pour convaincre les croyants qu'ils sont dans l'erreur. Quel que soit le Dieu qui les inspire, je les respecte. Être athée n'implique pas que l'on soit privé de vie intérieure que je sache. Ou que l'on ne s'intéresse pas, ne serait-ce que culturellement, à l'histoire des religions. La majorité des athées que je fréquente sont loin d'être faits du même moule. Mais, dans l'ensemble, leur quotidien ne consiste pas à nier l'existence du Dieu des autres. Ils n'y croient pas, c'est tout.

Je ne suis pas sot, je sais bien que cette campagne veut remettre la balle au centre et crier au monde, de sa petite voix fluette: «Vous les religions, on vous a assez vues, tassez-vous, nous autres aussi on a le droit d'exister!» Par une petite dizaine de flancs d'autobus?

Franchement, s'Il existe, Dieu en a probablement vu d'autres.

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Jean-Jacques Stréliski est spécialiste en stratégie d'images.

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